« Pour une fois c’est moi qui t’apprends quelque chose », dit Guiliguili avec fierté. « Pour être honnête avec toi, V, j’en ai marre de Sam. Mais c’est grâce à ses bêtises qu’on a rencontré cette troupe. Ces dames pâles – ces Banshees comme elles se font appeler – ont été d’une extrême gentillesse envers nous. Et surtout envers lui. Bon, je te recontacterai plus tard, si tu veux, on m’a proposé une séance de coiffure aujourd’hui. »
Elle posa sa boule de cristal près de son lit et sortit de la tente individuelle qu’on lui avait gentiment prêtée. Cela faisait environ une semaine qu’ils étaient là. Elle avait aussi tenté de contacter Big Andy, mais celui-ci n’avait visiblement pas encore consulté sa boule de cristal communautaire.
Quant à la docteure Falfaliel, Guiliguili hésitait à la contacter. D’un côté, elle ne savait pas comment expliquer les circonstances de son séjour. De l’autre, elle s’imaginait mal en quoi les Banshees, leur culture itinérante et leur don pour les soins et la coiffure seraient une ressource intéressante pour l’Entreprise.
Elle se dirigea vers la grande et majestueuse tente de coiffure, dont l’entrée était bordée de longues touffes de cheveux blêmes animées d’une danse subtile dans la brise de la soirée. La Banshee qui était venue à leur rescousse, appelée Blanche, lui avait proposé de faire mieux connaissance et discuter de la situation tout en se faisant un brushing.
En entrant dans la tente de coiffure, elle vit Blanche assise sur un siège, en train de se peigner les cheveux blanchâtres. Elle discutait avec une autre Banshee qui était debout, et dont l’apparence signalait un certain professionnalisme : ses cheveux, plus ternes que ceux de Blanche, étaient attachés, et des filaments épais enroulés autour de son linceul l’empêchaient de flotter, le gardant responsablement près de son corps.
« Ah, te voilà! » s’écria Blanche avec un grand sourire amical. « Chère Guilberta, je te présente Terne, une de nos meilleures coiffeuses. Elle va s’occuper de toi. »
Terne la conduisit vers un siège en face de Blanche avec un sourire poli. Elle contempla les cheveux de Guiliguili pendant quelques secondes, et prit ensuite un peigne de taille moyenne avec des dents plutôt larges sur le présentoir d’instruments de coiffure.
« Je suis très contente de t’apprendre que ton ami va mieux, » dit Blanche quand Guiliguili s’était installée. « Bien sûr, il lui faudra quelques semaines pour guérir. Que lui est-il arrivé? Il refuse de me le dire. »
« Un malentendu avec un pégase, » expliqua Guiliguili succinctement. Terne semblait se battre un peu avec ses cheveux, mais ses actes restaient délicats.
« Oh je vois, » dit Blanche d’un ton compréhensif. « Vous avez eu de la chance que nous soyons dans les environs. »
Une tristesse subtile se traça sur son visage, son geste de peignement devint légèrement nerveux et mécanique et elle dirigea le regard vers le sol.
« Et surtout … que certaines de nous osent sortir encore de notre camp. » poursuivit-elle sur un ton plus grave. « En effet, depuis quelques mois, certaines de nos sœurs sortent explorer, à la recherche de blessés et de moribonds et ne reviennent pas. »
Elle semblait accablée et fit une petite pause.
« Elles nous manquent, » dit-elle d’une voix tremblante. « Elles nous manquent terriblement. Mais leur disparition nous inflige également des dégâts matériels, car nous perdons aussi les filtres qui nous permettent de communiquer nos bonnes intentions à ces chers êtres blessés. Nous connaissions jadis un humain très doué, un alchimiste qui avait compris notre problème et qui nous soutenait. Malheureusement, nous avons perdu le contact avec lui. »
Guiliguili avait brièvement examiné ses filtres auriculaires le soir de leur arrivée dans le camp, mais avait été rapidement forcée de les remettre à cause de ce qui s’avéra être une dispute de couple dans la tente voisine. Le filtre était en réalité un tube transparent qui entrait dans l’oreille. Et, pour le rendre maniable, on y avait fixé une boule élastique et poilue de couleur néon. Les filtres de Guiliguili étaient verts ; ceux de Sam roses.
« Oh, je me demande ce qu’il est devenu, » poursuivit Blanche d’un ton plat. « J’ai du mal à comprendre pourquoi il couperait subitement les ponts … il était tellement tenace … il a commencé par nous proposer un de ses produits grand public, la Poudre de Fée. Mais il ne suffisait pas que nous souhaitions communiquer avec le souffrant, il fallait aussi que celui-ci applique la Poudre de Fée et émette le souhait réciproque. Et comment lui faire comprendre cela ! Et notre homme n’a pas baissé les bras, il a réfléchi, il a expérimenté jusqu’à concevoir les filtres dont nous nous servons aujourd’hui. »
« Oh, ça me dit quelque chose… » dit Guiliguili sans grande conviction. D’un côté, elle était sûre de savoir de qui il s’agissait, de l’autre côté elle ne savait pas comment aborder le sujet, sans trahir son propre usage de la Poudre de Fée.
« Oh, vous avez de très beaux cheveux, vous savez, » intervint Terne, qui avait pris un peigne plus fin, comme pour souffler un peu de joie dans l’ambiance.
Une Banshee au fond de la tente se leva, et remercia sa coiffeuse. Blanche lui adressa la parole alors qu’elle passa devant eux pour se diriger vers la sortie.
« Oh, Grise, tu es magnifique ! Du rouge à lèvres en plus, oh là là ! Fais voir ! » dit-elle d’un ton qui laissait croire qu’elles avaient vécu beaucoup de choses ensemble.
Grise sourit élégamment, dévoilant ses dents blanches et pointues à travers leur enveloppe rouge cerise.
« Et très courageuse, ma belle ! Oser sortir à la recherche de souffrants en ces circonstances ! » ajouta Blanche.
« Tout comme toi, Blanche. » répliqua Grise, et elle sortit de la tente.
« Prends bien soin de toi ! », dit Blanche en saluant Grise, puis elle s’adressa de nouveau à Guiliguili.
« Soigner les blessés, rassurer les moribonds, c’est la vocation de notre espèce, le plus grand honneur que nous pouvons atteindre, » dit-elle d’un ton solennel. « Mais faute de pouvoir communiquer convenablement durant la majeure partie de notre histoire, c’est une vocation à laquelle nous n’avons pu nous adonner que depuis peu. Et il semble que cela n’aura été qu’une courte page de notre histoire, car les sœurs ont de plus en plus peur de partir en exploration; elles commencent à se replier sur elles-mêmes et à se consacrer à la coiffure. Ce n’est pas pour dire que nous ne sommes pas fières de notre artisanat et notre créativité, mais il faut dire que la coiffure n’a pas la noblesse du soin. »
Guiliguili et Blanche discutèrent encore pendant un moment, Guiliguili lui racontant l’histoire de Sam, autant qu’elle la connaissait, ainsi que la sienne, autant que cela ne contredisait pas sa version dans l’histoire de Sam. Terne lui donna un miroir quand elle avait fini. Elle avait fait du beau travail. Guiliguili se demanda à quoi sa barbe ressemblerait après une séance avec Terne, et dut taire un soupir de mélancolie.
« Tu prendras bien soin de rendre la vision intraçable, n’est-ce pas, V ? » demanda Guiliguili à V à travers la boule de cristal. « Pour honorer la promesse que j’ai faite à Nacrée et Délavée. Les Banshees accueillent volontiers ceux qui souffrent parmi elles, mais à part ça, elles préfèrent avoir leur paix. »
Ses voisines à la relation houleuse avaient gentiment accepté que Guiliguili enregistre quelques visions d’elles, qu’elle relayer ait ensuite à V pour qu’il les agence convenablement. Le but était de partager les visions dans la Boule, afin de mieux faire connaître les Banshees et les y représenter avec fidélité. Certaines des visions enregistrées étaient des entretiens avec Nacrée et Délavée, où elles se présentaient et parlaient de leurs passe-temps favoris. Dans d’autres visions, elles présentaient les mœurs et coutumes des Banshees; d’autres visions encore étaient des scènes de la vie quotidienne, censées évoquer un sentiment de proximité et d’authenticité. Ce n’était pas le domaine d’expertise de Guiliguili, elle s’en remettait à l’autorité de V dans ce domaine – avec quelques petites réserves, en particulier le choix de la typographie.
« Pas de problème, Cocatrix456, » répondit la voix mielleuse de V à travers son avatar éternel. « J’emporterai leurs secrets avec moi jusqu’au pieu ! N’empêche, j’aimerais bien faire moi-même connaissance avec leur troupe, si mon emploi-du-temps me le permet – ces dames sont tout à fait charmantes. Enfin, j’imagine que je ne serais pas de cet avis-là si j’entendais leur vocalisations naturelles, si tu n’avais pas réussi à adapter le filtre auriculaire à la boule de cristal. Bravo d’ailleurs pour cet exploit ! »
Étant donné le nombre limité de filtres qu’il leur restait encore, les Banshees avaient été réticentes à en mettre davantage à sa disposition, afin qu’elle puisse les analyser et comprendre leur fonctionnement, mais Guiliguili avait fini par les convaincre. En attendant la guérison de l’aile de Sam, elle s’était servie de son temps libre abondant pour faire la rétro-ingénierie des filtres – il s’agissait d’un mécanisme ingénieux mais sans aucun lien avec la magie. Elle en profita pour produire de nouveaux filtres, substituant aux boules poilues néons servant de poignée une boule faite à partir des plumes de Sam. En effet, en lui rendant visite pour s’informer de son état, elle avait constaté que ses ailes – surtout la gauche qui était cassée – perdaient chaque jour quelques plumes. Cela lui semblait être une solution ingénieuse à ce problème, et elle avait discrètement subtilisé les plumes tombées quand Sam dormait ou ne faisait autrement pas attention. En tout cas, les Banshees se réjouirent de ce nouveau stock de filtres auriculaires, et la remercièrent frigidement pour ses efforts.
Ensuite, ne manquant toujours pas de temps libre, elle avait eu l’idée d’adapter le filtre à la boule de cristal. Ce petit projet l’avait replongé dans son enfance, lui faisant revivre les instants passés dans les ateliers et les forges du mont Sûd. Elle était fière d’elle-même, et flattée par la reconnaissance de V.
« N’oublie pas, j’ai payé une certaine somme pour que tu puisses planter cette vision dans une source réputée, sans publicités invasives », elle répondit avec fierté et responsabilité. « Et – euh – je fais confiance à tes capacités d’agencement de visions, mais … mais … tu pourrais essayer d’utiliser une typographie et des coloris conventionnels ? »
« Pas de problème, Cocatrix456, j’utiliserai ta source purifiée, » vint la réponse sérieuse de V. « Mais elle ne sera pas la seule. Il faut bien que l’information se répande. Je sais exactement comment présenter et cadrer le sujet pour que les bonnes personnes la prennent au sérieux. J’ai une réputation à maintenir, tu le sais bien. »
Guiliguili soupira. Ce n’était pas un terrain sur lequel elle allait être victorieuse.
« Bon, à part ça … tu es toujours d’accord pour discuter ensemble avec mon ami et ancien collègue Big Andy la semaine prochaine ? Je vous ai raconté tous les deux mes soucis avec Sam … j’ai besoin de vos conseils pour trouver une solution. »


