« Ma bouteille … attachée … à l’arrière de ma ceinture », dit Sam, son corps et ses membres positionnés de façon plutôt comique, lui donnant l’air d’une grenouille ailée. « J’ai échoué … Donne-moi ma bouteille. Je le ferais moi-même, mais je ne peux pas tourner mon torse, cela fait trop mal … s’il-te-plaît, Guilberta. Il me la faut. »
Guiliguili, qui s’était précipitée vers lui après sa chute et qui s’était assise depuis dans un état de stupeur inquiète, revint à elle-même. Elle enleva même le bouchon avant de la lui donner, souhaitant ménager sa peine dans l’état dans lequel il s’était mis.
« J’ai échoué … », murmura Sam en sanglots et il prit une grande gorgée d’eau bénite. Sa beauté céleste était telle que son état amoché et ses pleurs en devinrent majestueux, au lieu de l’amoindrir.
Guiliguili espérait qu’il allait vite s’en remettre. Après tout, c’était la détermination et l’endurance de Sam qui les avaient entraînés jusqu’à cet étage de la forteresse, et elle n’avait pas la moindre idée de comment ils allaient faire la route inverse s’il était blessé – elle ne pourrait certainement pas le porter. Elle avait fouillé sa trousse de fond en comble mais n’avait rien trouvé de comestible, à part une deuxième petite carotte.
Sam continuait à pleurer en prenant des gorgées d’eau bénite et en murmurant des lamentations et des jurons incompréhensibles. Guiliguili s’habitua au bout d’un moment à ces bruits et ces gestes, de sorte qu’ils fondirent dans l’arrière-plan et elle put poursuivre ses ruminations et ses catastrophisations sans interruption. A un moment donné, un sentiment qu’ils n’étaient pas seuls la fit brièvement sortir de sa maison hantée mentale, mais une inspection des environs ne révéla rien, et elle reprit en toute tranquillité la construction du balcon rempli de plantes nainivores au troisième étage.
Elle venait de signer un contrat d’achat de terrain de cimetière à son voisin quand Sam changea de comportement. Après avoir répété plusieurs fois l’acte de porter la bouteille à sa bouche mécaniquement, il constata que celle-ci s’était vidée. Il hurla, jeta la bouteille d’une certaine force, se laissa tomber en position allongée sur le ventre, puis poussa un cri de douleur – le mouvement indélicat n’avait pas été tendre envers son aile cassée. Puis le calme revint.
Mais il ne dura pas longtemps. Avant que Guiliguili puisse trouver un locataire pour le studio de jardin érigé entre deux tombes sur le terrain acheté au voisin, elle aperçut un mouvement du coin de l’œil. En tournant la tête, elle aperçut une figure féminine frêle et pâle à portée de bras : elle sursauta et poussa un cri d’horreur. La femme, habillée en linceuls, au visage à la fois féérique et monstrueux, poussa à son tour un cri horrifiant.
Guiliguili couvrit par réflexe ses oreilles, sans que cela ne l’aide à trouver le moindre répit. Le gémissement hanté de la femme semblait transpercer la matière et givrer son âme.
La femme fantomatique s’approcha de Guiliguili et leva ses mains effrayantes en direction de la tête de celle-ci. Guiliguili sentit son corps devenir tout mou à la vue de ses doigts et de ses ongles – il était difficile de dire si les doigts étaient plus longs et pointus que les ongles, ou l’inverse. La femme posa ses mains des deux côtés de la tête de Guiliguili, l’auscultant pendant un moment. Ensuite, alors que Guiliguili était sur le point de s’évanouir de terreur, la femme ouvrit la bouche. De près, on distinguait ses dents de prédateur pointues et brillantes, mais il n’émana plus ce cri perçant et glaçant, mais une voix de soprano pleine d’empathie qui dit :
« Oh, excusez-moi pour tout à l’heure … je vous ai mis des filtres sur les oreilles, vous devriez être en mesure de me comprendre maintenant. Je vois que votre compagnon est blessé. Je peux vous aider. Donnez-moi quelques secondes … »
Elle se dirigea en direction de Sam. Toujours secouée mais moins existentiellement menacée, Guiliguili tourna son attention vers Sam : elle constata qu’il se crispait davantage que tout à l’heure, comme si les vocalisations abominables de la femme lui infligeaient une telle douleur qu’il en oubliait son aile cassée. La femme en linceuls posa ses mains blanches et terribles des deux côtés de la tête de Sam pendant quelques secondes, les bougeant légèrement, comme si pour ajuster quelque chose.
« Voilà, cela doit être plus confortable pour vous maintenant, » dit amicalement la femme à l’allure de procession funéraire. « Comme j’expliquais à votre compagne tout à l’heure, vos lamentations m’ont attirée. Ravie de faire votre connaissance. Cela fait quelques mois que ma troupe s’est posée ici, dans les Ruines Triangulaires. Je vous en prie, laissez-moi vous emmener dans notre camp pour vous soigner. »
D’une voix faible et tremblante, Guiliguili protesta que cela serait impossible, à moins que la femme ne puisse porter Sam. Mais la femme expliqua d’un ton rassurant que Guiliguili devrait juste se mettre à côté de Sam, et qu’elle s’occuperait de tout. Alors elle suivit les consignes de la femme spectrale. Celle-ci les étreignit tous les deux, et il y avait quelque chose de maternel dans ce geste englobant, malgré son apparence physique terrifiante. L’étreinte dura quelques minutes, pendant lesquelles Guiliguili eut un sentiment inexplicable d’instabilité du monde environnant, comme si le sol était devenu mou et l’air rigide. Puis la femme les relâcha, et elle constata qu’ils n’étaient plus à l’apex de la forteresse pyramidale, mais au milieu d’une tente de taille moyenne en peau d’animal.

