Chapitre 17. La Promesse du Pégase.

C’était gentil de la part de Sam de la porter. Les jambes de Guiliguili avaient lâché au bout de deux heures. Les Ruines Triangulaires avaient une certaine renommée : c’était un vaste domaine historique et archéologique de la région Plutôt-à-l’Est de Pays. Guiliguili aurait bien aimé avoir l’occasion de les explorer à sa guise et à son rythme. Sam, lui, n’avait d’yeux que pour le pégase, et il les avait précipités dès leur arrivée vers la gigantesque forteresse pyramidale où la présence du pégase avait été signalée.

Sam s’était plaint qu’elle était plus lourde qu’elle n’en avait l’air, mais il n’en avait pas fait un monologue. Guiliguili le trouvait moins gratuitement vulgaire depuis la réunion avec son ancien camarade de classe – cela ne signifiait malheureusement pas moins acerbe ou moins égocentré. Elle avait essayé de le convaincre de la laisser contacter Big Andy pour les aider à naviguer dans les ruines et trouver le pégase. Après tout, les Ruines Triangulaires n’étaient pas si éloignées de la grotte de Big Andy – moins d’une heure à son échelle, si les estimations de Guiliguili étaient correctes. Mais ce fut en vain. Sam voulait à tout prix trouver le pégase par lui-même. « Si je me fais aider dans cette tâche, je ne suis pas digne de me retrouver face à face avec Père, » avait-il déclaré.

« Tu sais, j’ai beaucoup d’expériences professionnelles avec les pégases, » dit Guiliguili, en partie pour donner un conseil, en partie pour briser le silence. « Si… quand on trouvera celui qui se cache ici, je te montrerai comment t’y prendre avec lui pour assurer sa collaboration. »

Silence.

Soudain, Sam bondit. Visiblement, il n’avait rien trouvé à cet étage de la forteresse pyramidale. Guiliguili observa avec stupeur le lent battement de ses ailes majestueuses. Un sentiment de légèreté et de béatitude remplit son être pendant quelques secondes – jusqu’à ce qu’elle sente Sam se poser à l’étage suivant et continuer sa recherche.

Une dizaine d’étages après le zénith du soleil, Guiliguili désespérait un peu. Il n’était même pas sûr que l’information sur le pégase soit juste. Sam n’avait même pas dévoilé la source de son information, la raison de sa certitude. L’avatar iconique de V se matérialisa soudain dans cette soupe de pensées et Guiliguili soupira : avec V, la source était mal faite et pourrie, mais au moins il y en avait une.

Une centaine d’étages après le coucher du soleil – Guiliguili trouvait cette situation loin d’idéal, mais face à l’absence de réponse autre que « chut, nous sommes proches, je le sens », elle avait perdu tout espoir de dormir dans un lit digne de ce nom ce soir – alors qu’ils avaient presque atteint le sommet de la pyramide, les rumeurs sur le pégase s’avérèrent fondées. Nul besoin de la lune pour voir la créature gracieuse, flânant dans une petite alcôve, ses ailes scintillantes posées contre son corps puissant.

« Alors, une chose très importante à savoir sur les pégases, » Guiliguili tenta d’expliquer en courant derrière Sam, qui se dirigeait en ligne droite vers le pégase. « Ce sont des créatures psychologiquement très complexes : elles sont à la fois très fières et très magnanimes. Pour qu’un pégase accepte de collaborer avec toi, il faut soit lui montrer que tu es son égal, soit être dans la détresse, ce qui activera son instinct de protection. Et avant tout cela, il faut gagner sa confiance. Par exemple, en lui donnant un petit quelque chose à manger. »

Elle fouilla dans sa trousse de voyage pour voir ce qu’il y restait – elle frissonna, revivant brièvement une de ses premières expériences avec les pégases.

Contrairement aux autres créatures fantastiques dans lesquelles elle était spécialisée, les pégases n’étaient pas utilisés en génie des matériaux. Le domaine où ils avaient été le plus profitable était le génie génétique. Les variantes ailées de créatures connues étaient intéressantes pour l’usage interne de l’Entreprise ainsi que pour les ventes B2B à des entreprises fournisseurs de main-d’œuvre. Mais une partie non-négligeable des profits venait d’une clientèle riche, curieuse et esthète, qui était prête à payer des sommes astronomiques pour avoir une progéniture ailée.

Pour la majorité de ses missions sur les licornes ou les gargouilles, soit elle avait affaire à la créature sous sédation, soit sa tâche consistait à analyser et manipuler seulement une partie de la créature en laboratoire. Pour ses missions sur les pégases, au contraire, elle devait parvenir à convaincre la belle créature soit de s’accoupler avec une autre espèce, soit d’entrer dans des étables spécialisées pour recueillir sa semence ou en recevoir, et cela en fonction des considérations pratiques et des formulaires de consentement signés.

Ce qu’elle avait agrippé était une minable carotte – exactement ce qu’elle avait donné, alors qu’elle était encore novice, à la jeune pégase destinée à s’accoupler avec un géant. La suite lui avait fait découvrir le pire et le meilleur chez les pégases.

La pégase lui avait donné un tel coup de pied au visage qu’elle tomba violemment par terre. Elle s’était mise à voir en boucle les visages des membres de sa famille, qui étaient étrangement nets et en technicolor, alors qu’un voile rouge et visqueux s’était posée devant le reste du monde. Ses souvenirs jusqu’à son réveil à l’infirmerie de l’Entreprise étaient confus, à part la sensation de transport sur une surface plumeuse. Le personnel lui avait raconté que la pégase, la même pégase qui l’avait amochée à ce point, l’avait portée sur ses ailes jusqu’à la porte de sa cage et avait henni jusqu’à ce que quelqu’un vienne et la prenne en charge.

« Arrête-toi, Sam, » dit-elle fermement, revenant au moment présent. « Je ne trouve que cette carotte, il va falloir faire avec. On va la couper en deux et la lui donner à manger chacun à son tour pour qu’il s’habitue à nous, puis… puis on essayera de lui faire comprendre à quel point c’est important pour toi de l’emmener voir ton Père. »

Les pégases étaient des êtres intelligents, mais elle voyait mal comment communiquer la complexité de la situation à une créature sans langage. En tout cas, contre toute attente, Sam réagit à son conseil. Il coupa la carotte en deux parties par la force de ses bras et lui rendit la moitié.

« En tant qu’experte, tu iras en premier, » déclara-t-il, et pendant un moment Guiliguili le trouva sensé, jusqu’à ce qu’il continue ses propos. « Tu as besoin de tes rituels pour établir un lien avec lui. En ce qui me concerne, j’ai déjà un lien profond avec cette créature. C’est ce qui m’a conduit jusqu’à elle. Nous étions destinés à nous rencontrer. »

Guiliguili caressa la crinière du magnifique cheval ailé d’une main pendant qu’elle lui donnait la moitié de carotte à manger de l’autre main. Elle le regarda dans les yeux avec émotion et conviction, et, forte des longues heures passées avec ses congénères à essayer de les convaincre de s’ouvrir l’esprit et surtout les gonades, elle sut qu’elle avait réussi – que le pégase compatissait avec elle.

Ce n’était pas le cas de Sam, et il n’avait pas l’air de s’en rendre compte. Après avoir donné à manger au pégase, il lui sauta dessus, agrippant Guiliguili et la faisant s’asseoir derrière lui.

« Et maintenant, vole ! » commanda Sam d’un ton royal. « Tu m’emmèneras jusqu’à mon Père ! »

Le cœur de Guiliguili fit un bond. Le pégase ouvrit ses ailes et donna un violent coup de sabot au sol. Mais ce n’était qu’un subterfuge. Encore proche du sol, il fit un virage violent et Guiliguili se détacha. Heureusement, la distance de la chute fit que le heurt avec le sol fut certes douloureux, mais elle put se relever et être témoin d’un spectacle horrifiant.

Le pégase était monté à une certaine altitude, se déplaçant et tournant son corps violemment à droite et à gauche, des virevoltes destinées à se débarrasser de Sam qui l’étreignait fermement au niveau du cou. Ses efforts furent fructueux : Sam lâcha son cou. Mais, aussitôt sa chute libre entamée, il activa ses propres ailes et agrippa cette fois-ci la queue soyeuse du pégase, empêchant la créature de s’éloigner en s’appuyant sur la force générée par le battement vigoureux de ses ailes. Pour contrecarrer cet enchaînement, l’étalon ailé se mit à secouer son derrière de gauche à droite et après quelques tentatives le mouvement fut transféré à Sam, déstabilisant sa position et l’obligeant à lâcher prise.

Enfin libre de ses mouvements, le pégase s’envola vers des altitudes plus élevées, mais à la grande surprise de Guiliguili, il fit demi-tour et se stabilisa en face de Sam en position verticale. Guiliguili pensa involontairement à ces combats ludiques issus de la culture humaine mais jouissant d’une grande popularité chez plusieurs espèces conscientes, où deux adversaires portant des gants ronds s’affrontent dans une arène en se donnant des coups de poings et des coups de pieds.

C’était Sam qui reprit les agressions depuis cette nouvelle position. Il attrapa le pégase par le cou, forçant sa tête vers le bas et tentant de monter sur son dos une fois de plus. Mais le pégase était préparé. Il propulsa ses jambes arrières vers le haut, de sorte qu’il roule sur lui-même et se retrouve les jambes en haut. La réaction surprit Sam, qui fut entraîné avec, se retrouvant sous le pégase. D’un mouvement agile que Guiliguili n’aurait pas attendu d’un corps équestre, le pégase se retourna, se trouvant face à face avec Sam, et lui donna un coup de tête puissant.

Le corps de Sam descendit un peu, comme si en chute libre, mais il remonta aussitôt au niveau du pégase, qui s’était remis en position verticale. Pendant quelques secondes, il ne se passa rien, comme si le pégase ne ressentait pas le besoin de se battre, et Sam n’en ressentait pas le courage.

Mais c’était encore Sam qui interrompit le stand-off. Il entama une fugue de coups de pieds aux flancs du pégase, qui tâcha de les esquiver en reculant – en vain. Sam reprit confiance : les coups de pieds toujours présents en arrière-plan, son poing partit en solo – un mouvement déterminé qui le transporta depuis la hanche de Sam jusqu’à la gorge du pégase, où il atterrit avec une force incroyable, faisant tituber le cheval ailé.

Sans répit et sentant la victoire proche, Sam tourna sur lui-même pour donner des coups d’aile. Le premier coup fut réussi mais le pégase avait repris suffisamment ses esprits pour anticiper le deuxième coup et y répondre de manière dévastatrice : il mordit avec force l’aile gauche de Sam. Celui-ci poussa un cri de douleur tellement fort qu’il fit frissonner Guiliguili qui suivait les événements depuis une certaine distance. Sam gigotait dans tous les sens, en vain, et le pégase, peu enclin à perdre son avantage, donna le coup de grâce : un coup vigoureux de ses jambes arrières, qui propulsa le corps de Sam en position horizontale, créant un angle non-naturel avec son aile gauche prisonnière.

Le pégase lâcha Sam. Les efforts de celui-ci pour rester dans l’arène étaient limpides, au vu des battements sans relâche de son aile droite. Mais son aile gauche ne lui obéissait plus, ne bougeait plus. Ainsi commença une lente descente en spirale. Guiliguili se précipita vers ce qu’elle estimait être le point d’impact – si ses calculs étaient corrects, c’était au même étage de la forteresse. Le pégase attendit en battant des ailes jusqu’au moment où Sam toucha le sol, puis il prit son envol.

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