Chapitre 16. Une Nuit de Nostalgie.

« … au point que les autorités commencent à rencontrer de réelles difficultés pour limiter les dégâts provoqués par les loup-garous les plus radicaux. Nous allons maintenant rejoindre Jennifer, notre envoyée spéciale, qui nous montrera de plus près certaines de ces dégradations à Capitale. »

La voix de Jennifer, pleine du sens du devoir, détaillant les incendies et les explosions ayant touché des bâtiments administratifs et commerciaux de Capitale, était telle une caresse pour ses oreilles après ce qu’elle avait vécu ces derniers jours. Une douce mélodie qui lui rappelait sa vie paisible d’autrefois, avant qu’elle ne soit condamnée à mort, puis sauvée par une miraculeuse coïncidence, puis encore mise en danger lorsque Sam croyait avoir détecté une prise de poids inhabituelle et des poils sur son menton. Elle avait blâmé la prise de poids sur l’excellente cuisine et l’hospitalité de leurs hôtes, et expliqué les poils blonds, à peine visibles, comme une illusion due à l’illumination particulière présente dans la Citadelle des squelettes. Et heureusement, Sam n’avait pas cherché plus loin. Entretemps, elle avait récupéré sa Poudre de Fée à la douane et avait émis du fond du cœur le souhait de garder l’apparence de Guilberta, mais en plus corpulente. Perdre subitement toute la graisse prétendument acquise pendant le séjour chez les squelettes aurait été suspect – il était plus réaliste et plus convaincant de faire l’effort de se souhaiter chaque jour un peu plus mince, jusqu’à retrouver graduellement la silhouette originelle de Guilberta.

Le reportage de Jennifer était terminé et le présentateur, un Gobelin élégant et bien coiffé, relayait maintenant les prévisions aquatiques et les tendances migratoires des nymphes des marécages. Ce présentateur-là avait l’air de perdurer – Guiliguili avait le souvenir de l’avoir déjà vu en survolant les infos avant son calvaire.

Étant moins engloutie par le sujet actuel, un bruit qui lui était familier jusqu’aux os détacha son attention de la boule de cristal et vers une table de la taverne où était assis un groupe de nains. On ne pouvait pas s’y méprendre : ils étaient en train de jouer au Dragon Affamé.

Guiliguili se leva involontairement, rangea sa boule de cristal, prit son verre de Boisson Rafraîchissante et se dirigea vers la bande de nains. Elle s’arrêta à mi-chemin, se crispant. Puis, en rappelant que Sam n’était pas là – elle lui avait fermement indiqué qu’elle avait besoin de repos et de temps par elle-même avant de poursuivre leur aventure – ses muscles se relâchèrent et elle poursuivit sa route. Si le premier argument n’avait pas eu le moindre effet, le deuxième avait été d’une efficacité redoutable.

Arrivée à la table des nains, elle était tellement captivée qu’elle leur adressa la parole sans attendre qu’ils finissent la partie en cours : « Dites, puis-je me joindre à vous ? »

Un nain relativement mûr, à la carrure robuste et aux cheveux noirs crépus, dont le nez avait une allure de rocher de falaise, la regarda et répondit : « Bonsoir, tout d’abord. Nous sommes fatigués après une longue journée de travail, nous n’aurons pas d’énergie pour vous apprendre à jouer. Nous voulons simplement passer un bon moment entre amis. »

Si la cadence n’était pas aussi lente, son accent nasal aurait rendu ses propos difficiles à comprendre. Guiliguili était mystifiée par sa barbe : aucune de ses longues tresses ne semblait partager le même motif que les autres. Elle devrait lui demander les coordonnées de son barbier.

« Ma chère, si tu as d’autres intentions, laisse-moi te rassurer tout de suite : tu es trop imberbe à mon goût. » La protestation du nain l’arracha à ses rêveries.

« Oh pardon, mais vos tresses de barbe sont magnifiques, je tiens à vous le dire, » balbutia-t-elle, caressant brièvement son menton nu et rappelant que, dans son état actuel, elle n’était pas une naine à leurs yeux. « Ne vous inquiétez pas, je sais comment jouer au Dragon Affamé. C’est mon jeu préféré auquel je joue … depuis très longtemps. J’ai, euh, une amie naine. Très bonne amie. Je dirais même que c’est ma meilleure amie. C’est elle qui m’a appris à y jouer et je n’arrive pas à décrocher depuis. »

« Ton amie t’a joué un tour, » répondit gentiment le nain à la barbe haute couture. « Le jeu auquel nous jouons ne s’appelle pas le Dragon Affamé, mais le Tsunami Tueur. »

« C’est… c’est étrange. Je ne savais pas qu’il y avait d’autres jeux de carte traditionnels nains, » balbutia Guiliguili. « Dans notre version, je veux dire, celle que mon amie m’a apprise, les deux As représentent le Dragon Affamé qui dévore tout et qui met le joueur suivant hors jeu. »

Le nain la scruta pendant un moment de ses yeux intelligents puis répondit : « Tu as l’air sincère, mon amie. Je te crois. » Il fit signe à ses camarades pour agrandir le cercle. « Je t’en prie, assieds-toi. Le feu du Dragon a dû souvent ravager les montagnes de ton amie au cours des siècles. Nos montagnes à nous, nains du Mont Êst, côtoient la mer. Une mer qui est à la fois notre meilleure alliée et notre pire ennemie. Grâce à elle, nous avons fait du dragon tant redouté des autres un minable lézard mouillé. Mais nos montagnes sont sans défense face à ses humeurs labiles. Les deux As représentent pour nous la rage éventreuse de la mer, le Tsunami Tueur qui met le joueur suivant hors jeu. Même si tu ne connais pas l’histoire de nos montagnes, tu as compris l’esprit du jeu. Alors viens jouer et boire avec nous, et honorer notre histoire ! »

Guiliguili avait déjà croisé des nains d’autres régions à Capitale, comme le propriétaire de la boutique ou elle achetait ses chaussures et ses pantoufles, mais elle n’avait jamais interagi avec eux de près. Elle apprit vite les combinaisons de cette variante du jeu. Comme l’avait dit B’zb’zb’z, le nain aux tresses de barbe fantaisistes, ils n’avaient eu aucun problème avec les dragons, contrairement à ses montagnes natales. La majeure partie de leurs fléaux pouvaient s’expliquer par les infiltrations d’eau : par exemple, les moisissures des structures en bois qui finissaient par s’éffondrer étaient représentées par la combinaison 7-1, appelée la Cheville Cassée. Mais ils avaient également vécu des événements politiques singuliers, telle que la combinaison 6-6 représentant la crise politique causée par l’abdication soudaine de Reine Pûrpûrpûr qui, au lendemain de la célébration de ses 66 ans, s’était échappée de la montagne pour poursuivre son rêve d’enfance d’élever des licornes sur une prairie.

Elle venait de remporter sa troisième victoire quand elle entendit la maudite voix de Sam.

« Guilberta ! Guilbertaaaaaaaaaa ! Oh… mais c’est quoi cette compagnie ? »

C’était comme si quelque chose avait aspiré en un instant la chaleur enveloppante générée par l’échange et les rires avec ses congénères du Mont Êst.

« Ils jouent à un jeu intéressant, alors je me suis joint à eux », répondit Guiliguili, sans dire toute la vérité, sans s’excuser.

« La compagnie qu’on tient n’est pas neutre, tu sais », dit Sam d’un air hautain. « Elle finit par avoir des effets sur nous. En tout cas, il faut qu’on parte vite. Un pégase a été vu dans des ruines proches de cette ville minable. Alors vite, avant qu’il s’en aille ! Je comprends maintenant pourquoi Père m’a confié cette mission. Il voulait que je trouve parmi les créatures fantastiques celle qui me ressemble. »

Alors que Sam l’agrippait et l’entraînait derrière lui, Guiliguili fit des gestes pour dire adieu et exprimer sa reconnaissance pour les bons moments passés à B’zb’zb’z et les autres honorables nains du Mont Êst.

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