Chapitre 5. Le Lien avec le Lac.

Quand Guiliguili rêvassait d’aller dans des pays lointains, en courant d’une Section à l’autre, pendant sa pause pipi, voire lorsqu’elle essayait de s’endormir le soir après des heures passées sur la boule de cristal, elle s’y rendait presque toujours en montgolfière. Mais c’était peut-être plus agréable et plus pratique de se déplacer ainsi, assise sur l’épaule de Big Andy, la barbe en l’air. Certes, il y avait toujours du vent, mais sa progression n’était pas soumise aux caprices de celui-ci : elle n’avait pas à ajuster sans cesse des ouvertures, des fermetures et des câblages pour optimiser la vitesse et la direction de déplacement : ils avançaient au rythme régulier et fiable des pas de Big Andy.

Elle était libre de passer autant de temps qu’elle le souhaitait à admirer les paysages sublimes, changeants et, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la capitale et de Pays, de plus en plus exotiques, mais parfois elle allumait sa boule de cristal qu’elle avait emmenée dans une sacoche pour pouvoir rester au courant de l’actualité et rester en contact avec ses amis et collègues.

« Big Andy, s’il te plaît ! C’est quoi, cet endroit ! On est à côté d’une bourgade humaine, il n’y a aucune source de magie ici ! » se plaignit-elle : cela faisait dix minutes qu’elle secouait sa boule de cristal dans tous les sens, mais celle-ci refusait de s’allumer. « On peut pas chercher un peu plus, voir si on trouve un meilleur endroit ? »

Une demi-heure plus tard, ils avaient trouvé une chaîne de collines rocheuses à une centaine de kilomètres de la bourgade humaine. Un lac rempli d’une eau cristalline, mélodieuse, kaléidoscopique et papillonaire brillait à la cime d’une colline large et ronde. Big Andy posa Guiliguili près du lac. C’était magique : jamais sa boule de cristal n’avait montré des images aussi claires et brillantes !

Big Andy repartit dans la direction de la bourgade humaine, assurant Guiliguili qu’il reviendrait dans quelques heures – le temps de faire une petite sieste. En effet, il aurait mal au dos pendant des jours et des jours s’il s’allongeait sur ces collines, d’autant plus qu’elles n’étaient pas recouvertes de forêts douces et moelleuses, mais faites de rochers durs et piquants.

Avant son départ, Guiliguili avait discuté avec V. Elle lui avait raconté avec enthousiasme son projet de visiter les Titans du Pôle Ouest avec Big Andy, et celui-ci lui avait envoyé des visions sur les Titans, leurs habitudes et leurs lieux de vie.

« Montre-moi la vision sur les Titans du Pôle Ouest. »

Une image de la pleine lune brillante apparut dans la boule de cristal, puis se mit à défiler vers le haut, de sorte qu’au bout d’un moment, la lune était à peine visible, et l’on voyait surtout la terre, aride et brillante.

Un texte écrit dans une police cursive de couleur vert vomi apparut : « Le Pôle Ouest – une terre inhospitalière ».

La boule de cristal montra ensuite une multitude de formes géométriques, reliées les unes aux autres par leurs sommets de façon à former un visage. Les formes géométriques brillaient à tour de rôle.

Le texte vert vomis fournit une explication : « Les habitants sont faits de miroirs »

Soudain Guiliguili crut distinguer une chose étrange, aidée par l’image claire et cristalline résultant de la puissance de la magie du lac.

« Sacré V, on peut toujours compter sur lui pour faire suivre les canulars ! » cria Guiliguili avec exaspération. « C’est clair comme de l’eau de roche, dans les reflets on voit une main humaine qui … »

« Jaloux des cheveux gris de vos amis mortels ? Vous vous demandez à quoi vous ressembleriez avec des rides ? Essayez notre toute nouvelle crème de vieillissement, adaptée à votre physionomie et morphologie d’Elfe ! Vente flash jusqu’à la fin du mois, achetez deux tubes de crème et … »

« Reviens sur le message de V ! Tout de suite ! » hurla Guiliguili, exaspérée.

Sacré V ! On peut toujours compter sur lui pour prendre ses visions dans des sources souillées de publicités, se dit-elle, incrédule. Au moins, son filtre dissimulateur de caractéristiques personnelles de la gamme HyperMasterEliteAA+++ de la marque PubAnnihilateur était toujours sur la boule de cristal et fonctionnait correctement. Après avoir répondu à V pour lui dire qu’elle comptait lui envoyer sa propre vision une fois arrivée au Pôle Ouest, et surtout qu’elle la stockerait dans une source fiable qui ne la modifierait ni ne l’agrémenterait de mille parasites publicitaires, elle éteignit sa boule de cristal et la remit dans sa sacoche. Puis elle enleva ses vêtements les plus lourds et se dirigea vers le lac.


La voix de Big Andy réveilla Guiliguili. Elle avait la sensation d’être entourée d’une source d’énergie, voire qu’elle était elle-même une source d’énergie.

– Je me suis bien reposé, Guiliguili, dit Big Andy. Et on dirait que toi aussi. Allez, il est temps qu’on parte ! Plus que cinq heures de route !

Toujours pas complètement éveillée, elle sentit une force la tirer vers le haut, et bientôt elle était en train de voler. Elle ouvrit les yeux, jeta un regard vers le haut et poussa un cri de terreur. C’était sa barbe qui la traînait on ne sait où. Guiliguili continua à crier jusqu’à ce qu’il devienne clair que sa barbe avait l’intention de la poser sur l’épaule de Big Andy.

« Mais attends ! Mes affaires sont toujours en bas à côté du lac ! » protesta-t-elle une fois posée en toute sécurité sur l’épaule de Big Andy.

Aussitôt, sa barbe s’allongea et se débrancha en plusieurs parties qui s’occupèrent de ramasser ses affaires et de les lui apporter. Le rire de Big Andy face à la situation était tellement fort que Guiliguili trembla et mit les mains dans les oreilles pour bloquer le bruit. Aussitôt, une partie de sa barbe prit la forme d’une ceinture et l’attacha fermement à l’épaule de Big Andy, et l’autre partie forma une sorte de casque très épais qui bloquait le bruit autour de sa tête.

« Me dis pas que tu as oublié les leçons d’éducation magique de l’école primaire où on disait qu’il peut y avoir des effets bizarres à rester trop près de la magie trop longtemps ! » dit Big Andy, ses paroles entrecoupés de rires. « Et toi, tu as baigné plusieurs heures dedans ! »

Sa barbe était extrêmement excitée pendant un bon moment, mais elle ne faisait rien de nuisible ni de méchant. Seulement, Guiliguili faillit faire un arrêt cardiaque quand sa barbe décida de prendre la boule de cristal pour jongler avec. Mais elle finit par la remettre dans la sacoche, saine et sauve.

Lorsqu’ils arrivèrent au Pôle Ouest, non loin du domicile des amis Titans de Big Andy, sa barbe s’était plus ou moins calmée, elle ne faisait plus que se gonfler pour avoir une épaisseur de cinq mètres de temps à autre.

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