Chapitre 4. Les Rencontres en toute Espèce.

« Oh, maître-ingénieure Guiliguili, je n’avais pas le moindre doute que vous étiez la personne qu’il fallait pour cette mission ! J’ai hâte de voir ce qu’ils diront lors de la réunion de fin de projet aujourd’hui ! » s’exprima la docteure Falfaliel avec fougue, assise en face d’elle dans son carrosse blindé.

En effet, Guiliguili avait rendu le dossier détaillant sa solution ingénieuse au problème du spécimen #65 la veille : en jouant avec la composition chimique de la corne, elle avait découvert qu’augmenter la proportion de licornium ne serait-ce que d’un petit peu inversait les propriétés de la corne : non seulement elle perdait en dureté et en fermeté, mais elle devenait même relativement molle et pliable : on avait très probablement affaire là à un effet de seuil. A la suite de cette découverte, on avait fait une première expérience en déposant une quantité minuscule de licornium sur une partie de la corne du spécimen #65 qu’on gardait toujours dans un état inconscient grâce à une trentaine de seringues taille XXL de tranquillisants par jour. Ensuite, on avait fait le constat en touchant cette partie de la corne qu’elle était devenue plus molle, puis en répétant le geste une heure plus tard, qu’elle avait retrouvé sa fermeté d’avant. Des expériences ultérieures avec une partie plus grande de la corne, puis la corne tout entière avaient confirmé ce résultat. Ainsi, l’exposition au licornium ne semblait pas endommager durablement la bête et surtout, ce qui était de prime importance, la ressource précieuse qu’était sa corne. En conclusion, Guiliguili proposait de fabriquer des chaînes avec une très forte teneur en licornium afin de contenir le spécimen #65.

« Notre Entreprise a un avenir radieux, et vous faites partie de ses architectes, très chère maître-ingénieure Guiliguili ! » poursuivit la docteure Falfaliel, ses yeux verts perçants brillant avec conviction.

Les événements récents et leur environnement actuel semblaient contredire un peu ses propos. Une foule de loups-garous manifestants se rassemblait tous les jours devant l’usine depuis l’ouverture de la nouvelle Section des zombies quelques jours plus tôt. La foule devenait de plus en plus dense chaque jour : ce jour-là, les manifestants étaient tellement nombreux que toute la rue de l’Usine était bloquée et on entendait leurs slogans depuis la zone résidentielle voisine. Guiliguili arrivait à lire certaines de leurs pancartes à travers les fenêtres épaisses du carrosse : « Pour la Défense des Droits des Créatures pas Conscientes à 100% ! » – « Aujourd’hui les Zombies, demain les Loups-Garous Transformés ! »

Au vu de ces circonstances exceptionnelles, la Direction de l’Usine avait transféré une quantité d’argent à tous les employés de l’Usine afin qu’ils soient en mesure de se rendre sur leur lieu de travail en toute sécurité : en prenant le wagon public ou son véhicule personnel sans protection supplémentaire, on risquait de se faire attaquer par les manifestants. Quant à Guiliguili, la docteure Falfaliel avait décidé de veiller personnellement à ce qu’elle puisse se rendre au travail sans encombre, venant la chercher à son domicile à bord de son carrosse blindé personnel.

Un loup-garou corpulent se lança agressivement sur le pare-brise du carrosse alors qu’il essayait d’entrer par le portail d’entrée de l’Usine que l’on avait ouvert exactement aussi grand qu’il fallait pour laisser entrer le carrosse et pas un picomètre de plus. Le chauffeur du carrosse, un goblin à la fois chic et hardi, au regard sérieux et au comportement méticuleux, se contenta d’activer les essuie-glaces blindés de clous du véhicule pour jarter le lycanthrope culotté en lutte. Celui-ci fut rapidement appréhendé par les vigiles Orcs de l’Usine et jeté violemment à l’extérieur dans la foule des manifestants.

Ils se rendirent dans la salle de conférence de la Section des licornes. Y étaient présents le Directeur de l’Unité, sa moustache ayant exactement la même couleur, taille, forme et nombre de poils que la dernière fois, la Directrice de la Section des licornes, une Elfe qui avait une ressemblance inouïe avec la docteure Falfaliel et – Guiliguili dut se retenir de retenir son souffle pour éviter de s’embarrasser – Monsieur Légolégo, le Directeur mi-Elfe, mi-Nain de l’Usine !

« Maître-ingénieure Guiliguili », dit celui-ci de sa voix, dont le timbre rappelait celui des nains travailleurs du mont Nôrd et la prosodie, celle des Elfes du Lac Du Côté Gâûche du mont Sûd. « Vous n’arrêtez pas de nous surprendre ! Cela ne fait même pas un an que vous avez été mutée dans notre Usine, et vous nous aidez à résoudre nos problèmes les plus épineux. Bienvenue ! Bienvenue à vous aussi, chère docteure Falfaliel. Je vous en prie, prenez place où vous le souhaitez. »

« Nous avons été obligés de garder le spécimen #65 inconscient pendant une période de 37 jours au total, » dit le Directeur de l’Unité C d’un ton grave. « Cela a nécessité 30 seringues XXL de tranquillisants par jour. Notre fournisseur nous vend les seringues à raison de 23 jetons dorés la boîte de 20 ! Ne vous inquiétez pas, j’ai déjà demandé la réponse à ma boule de cristal : cela nous a coûté un total de 1276 jetons dorés et 500 millons ! Et la main-d’œuvre nous a coûté encore plus cher ! Sans parler des honoraires de la médium que je devais fréquenter pendant cette période à cause du stress engendré ! Et les honoraires remboursés par l’Entreprise des médiums que mon personnel devait consulter à cause du stress que je leur engendrais ! »

Il tapotait sa moustache immobile de l’index à chaque montant et à mot évoquant l’argent.

« Vous pouvez donc bien vous imaginer combien cela aurait coûté à l’Entreprise si une solution n’était pas trouvée aussi rapidement », dit le facsimilé de la docteure Falfaliel d’un ton beaucoup plus doux.

« C’est pour cela que nous avons décidé, moi, ma sœur Madame la Directrice de Section Laflafiel et Monsieur le Directeur Légolégo, avec tous nos remerciements à Monsieur le Directeur de l’Unité C pour son apport précieux, d’augmenter votre salaire de 1277 jetons dorés par an, ce montant plus élevé symbolisant notre espoir d’aller toujours plus loin avec vous ! »

Tout le monde applaudit. Il y avait un buffet avec des mets soi-disant exotiques – que Guiliguili reconnut immédiatement comme étant des plats typiques de la Plaine Du Côté Droit du mont Sûd – à déguster tout en parlant du beau temps et de la horde de loups-garous qui entourait l’Usine toute la journée, un petit moment de détente avant le retour au travail.


Guiliguili ne monta pas dans le carrosse de la docteure Falfaliel, elle avait sa soirée de Dragon Affamé avec Big Andy. Les loups-garous ne leur posèrent aucun problème pour sortir, au bout d’une minute, elle n’entendait même plus leurs slogans.

« Dis, Big Andy, ils sont super contents de moi et de mes efforts », dit-elle alors qu’ils commençaient une nouvelle partie après une ᚾ-ième défaite (elle ne comptait plus). « Je pense qu’ils attendent que je fasse encore plus maintenant, mais je pense aussi qu’ils comprendraient que je fasse une petite pause. MAIS C’EST PAS VRAI ! »

Elle s’était encore fait dérober la quasi-totalité de ses avoirs par la dragonesse délaissée dans le désarroi par son dragon adoré.

« Je me disais, j’aimerais bien rencontrer tes amis les Titans. On en avait parlé, tu te souviens ? » poursuivit-elle après avoir pris un moment pour se calmer. « Tu penses qu’on pourrait y aller ce mois-ci ? »

« Il y a des chances, oui », répondit-il, ses yeux bleu-gris brillant avec enthousiasme. « Ils ont réembauché Big Ben récemment, il a promis qu’il allait arrêter de faire des bêtises, en tout cas sur site pendant les heures de travail. Je crois qu’ils ont un besoin accru en main-d’œuvre en ce moment pour maîtriser les loups-garous. Mais bon, ça devrait se calmer d’ici quelques semaines. »

Parfait ! Elle espérait seulement que les Titans n’étaient pas aussi forts en jeux de cartes que Big Andy.

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