I. Une journée type
« Respire un peu et prends une gorgée, maman », dit Robert en tenant doucement la tête de sa mère et en inclinant la bouteille pour l’aider à ingurgiter l’eau et son cachet. « Il faut qu’on prenne un nouveau rendez-vous chez le Dr Blanc. La médecine progresse tous les jours. Ils ont certainement trouvé un remède depuis la dernière visite … »
C’était son devoir de fils d’aider sa mère souffrante. Après tout ce qu’elle avait fait pour lui, bébé, enfant, adolescent, adulte. Elle l’avait nourri, protégé, soutenu, accueilli de nouveau chez elle sans remettre en question sa dignité et son honneur.
Mais ces crises nocturnes allaient finir par achever Robert. Selon le médecin, ce n’était rien de dangereux à partir du moment où l’on prenait le cachet à temps. Au bout de quelques crises diurnes, ils avaient trouvé la règle d’or : toujours avoir la boîte de cachets et la bouteille d’eau à portée de main. Mais ils l’avaient échappé belle à la première crise nocturne – heureusement, Robert était en train de se brosser les dents dans la salle de bain juste à côté, étant rentré tard d’une sortie avec les amis cette nuit-là. Les crises affaiblissaient trop sa mère pour qu’elle puisse s’occuper d’elle-même, et c’était à Robert de courir à sa rescousse. Lui donner son cachet et la rassurer en lui faisant savoir qu’il était là pour l’aider à lutter et à mettre un terme rapide à ses souffrances à chaque fois qu’une crise osait montrer le bout de son nez.
Il y avait des nuits où il dormait tranquillement, mais en règle générale il y avait au moins une crise par nuit. Alors que sa mère avait commencé à avoir des problèmes de santé, il avait demandé à son chef de travailler à temps partiel, ayant engagé une infirmière pour veiller sur sa mère pendant ses journées de travail. Avec ce système, il avait l’esprit tranquille pendant ses absences du domicile, mais cela lui laissait à peine de l’argent pour autre chose que le strict nécessaire. Pas comme s’il pouvait sortir de la maison sans sa mère, de toute façon. Et ces derniers temps, les nombreuses interruptions du sommeil avaient nui à la qualité de son travail …
Sa douce et bien-aimée maman s’étant remise de sa crise, Robert tâcha de se calmer et de rentrer au lit. Toute seconde de sommeil était précieuse.
II. Une opportunité atypique
Robert s’assit sur le banc du parc. Il avait besoin de s’échapper de ce monde pendant un moment. Et tant pis s’il devait payer l’infirmière un peu plus aujourd’hui. Tant pis si c’était ironique qu’elle gagne plus sur son dos, alors qu’il avait été rétrogradé au poste d’aide-comptable aujourd’hui, avec tous les désavantages qui vont avec.
Cela ne faisait même pas trois mois que l’infirmière avait augmenté son tarif horaire de 10 % et il n’était pas en situation de refuser, alors qu’il y avait de plus en plus de personnes âgées et de moins en moins de professionnels. Cela avait commencé avec les loyers et le prix du mètre carré et maintenant c’étaient les services aux personnes âgées. Se payer un infirmier à temps plein était un luxe réservé aux plus aisés. À temps partiel … eh bien, son cas en était un bel exemple. Était-il voué à abandonner sa gentille mère, à la déposer dans une maison de retraite ? À chasser sa mère de son domicile, cette même mère qui l’avait accueilli avec un sourire et sa chambre d’enfant refaite pour qu’il ne suffoque plus sous le poids des prix du loyer ? Même cela lui paraissait peu soutenable, les frais des maisons de retraite ayant également augmenté ces dernières années.
« Robert ? » Il entendit une voix familière. « Quelle coïncidence ! Je me disais que je devais te rendre visite, et voilà que je tombe sur toi dans le parc ! »
Robert regarda dans la direction d’où venait la voix. Cédric. Leur dernière rencontre remontait à un ou deux ans. Pas étonnant, en même temps, avec le mode de vie itinérant de Cédric. Son rythme migratoire suivait celui des grosses fêtes privées, où il se produisait en tant que DJ.
« Je suis de passage dans le bercail à cause d’un événement dans la Dansothèque, tu en as certainement entendu parler … » commença Cédric, et il s’assit allègrement sur le banc à côté de Robert. « Viens, en souvenir du bon vieux temps … je te ferai entrer en tant que VIP … pour chasser un peu tous ces soucis qui te pèsent sur l’esprit … regarde-toi dans le miroir ! Enfin, je comprends aussi si ça vient d’un souci familial. Elle va bien, ta mère ? »
« Pas vraiment », répondit Robert. Il fit une pause, puis il eut l’impression qu’il pouvait faire confiance à son bon ami – ils se retrouvaient de nouveau sur le même banc, comme pendant cette douzaine d’années à l’école. Quand vint le moment de choisir sa voie, Cédric avait prêté l’oreille à son côté libre et musical et, au bout de quelques années, il avait laissé leur ville pour se faire connaître à travers tout le pays ; tandis que Robert, lui, avait choisi la stabilité et la sécurité avec son diplôme de comptable et une vie certes indépendante, mais toujours proche de ses parents. Une vie qui n’avait cessé de recevoir des chocs depuis quelques années, et qui semblait être sur le point de s’écrouler.
Cédric l’écouta avec empathie et bienveillance. Et quand Robert eut fini de raconter ses malheurs, à sa surprise, Cédric avait une solution pour lui.
« Tu sais quoi ? En tant que DJ, j’entends beaucoup de choses sur les projets des entreprises et autres organisateurs d’événements. Et figure-toi, il n’y a pas longtemps, il y avait un haut fonctionnaire parmi les organisateurs d’un événement. Et figure-toi, il parlait d’un futur projet qui pourrait t’aider… Après tout, il y a de plus en plus de personnes qui travaillent et qui doivent en même temps s’occuper de leurs proches vieillissants ou malades. Alors c’est rien de secret, bien sûr, par contre c’est une espèce de projet pilote d’après ce que j’ai compris, le nombre de places est limité. Alors c’est facile de passer à côté quand ils vont enfin l’annoncer … il faut donc que tu écoutes et regardes attentivement les infos … roh, comment ça s’appelait déjà ? »
Cédric ferma les yeux et crispa le visage, rendant visible l’effort de s’en souvenir.
« L’Allocation… Ça fait un moment … ah oui … attends … oui, c’est ça. Garde bien les oreilles et les yeux ouverts pour toute mention de l’Allocation V-65 dans les infos. »
III. La File d’Attente
Sa pièce d’identité était dans le mince dossier en papier. Celle de sa mère aussi. Parfait – il avait vérifié et revérifié qu’il avait toutes les pièces justificatives nécessaires pour s’inscrire à l’Allocation V-65. Sac au dos et chaudement vêtu pour faire face au froid matinal, Robert ouvrit la porte et fit le premier pas en direction de l’arrêt de bus.
Avec ce bus, il arriverait avant l’heure d’ouverture de l’Hôtel de Ville et serait certainement parmi les premiers à entrer et à déposer son dossier. Au moins, on avait eu la gentillesse de choisir le samedi matin comme créneau pour les inscriptions. Pas besoin de négocier avec son patron. Seulement avec l’infirmière, et c’était perdu d’avance – elle avait exigé un supplément de 20 % pour travailler le week-end. Mais il le fallait – pour lui et pour sa mère. Et tant pis s’il devait se passer de quelques repas.
La feuille d’information collée à la vitrine de l’arrêt de bus indiquait 6h36 comme l’heure d’arrivée du bus, mais ce ne fut que vers 6h40 qu’apparut le Léviathan roulant au bout de la rue, ayant fait un virage depuis la route principale. Les minutes de retard s’accumulèrent et s’accumulèrent au fil du trajet, le vieux bus peinant à manœuvrer et se faisant souvent doubler par des petites voitures habiles et opportunistes. Il atteignit sa destination à 7h30, alors qu’il devait arriver à 7h15, si seulement le bus avait été ponctuel.
Et même si les Portes de l’Hôtel de Ville ne s’ouvraient pas avant 8 heures, une mare humaine attendait déjà devant. Robert se glissa dans la File d’Attente, et tant de personnes se placèrent derrière lui en si peu de temps que bientôt il ne fut plus un arbre à l’orée du marécage mais une partie intégrante de celui-ci.
Quelques heures après l’ouverture des Portes, alors que le brouillard environnant rendait imperceptible la magnifique façade de l’Hôtel de Ville, le seul signe du progrès étant le lent mouvement de la foule, Robert fut épris d’un besoin irrépressible d’uriner. Il devait agir.
Sa voisine de devant avait l’air facile à aborder, il lui demanda donc si elle pouvait garder sa place pour lui, le temps qu’il s’occupe d’un besoin vital. Et même s’il avait envie de se soulager le plus rapidement possible, il s’éloigna de la File d’Attente d’un pas lent et digne. Il se dirigea vers l’espace vert doté d’arbres touffus à quelques centaines de mètres de l’Hôtel de Ville, et une fois suffisamment loin, de sorte que nul ne pouvait distinguer les détails exacts, même si on pouvait bien deviner ce qui était en train de se passer, il s’autorisa à baisser sa garde – et son pantalon.
De retour à sa position dans la File d’Attente, il aperçut le visage rondelet de sa voisine et s’approcha pour la remercier et reprendre sa place. Mais il vit aussi des personnes qui n’étaient pas là auparavant. La femme expliqua qu’elle avait également gardé des places pour ses amis, qui venaient d’arriver, et bien sûr elle avait aussi gardé la place de Robert, mais puisqu’elle était devant lui, ses amis passaient devant aussi. Robert soupira et accepta son sort. Après tout, en revenant il avait constaté que la File d’Attente était beaucoup plus longue derrière lui que devant. Quelques personnes en plus devant ne nuiraient certainement à ses chances.
Mais il se trompait. Des heures plus tard, alors que la beauté et la brillance de l’Hôtel de Ville avaient chassé le soleil derrière l’horizon, alors qu’il était le prochain à pouvoir entrer, un des Employés de l’Hôtel de Ville, un de ces hommes tout aussi prêts à se montrer serviables qu’à imposer sèchement le règlement, ferma la Barrière à Sangle.
« Désolé, Monsieur, il est 17 heures, plus personne ne peut entrer aujourd’hui. Si vous êtes là pour l’Allocation V-65, ne vous faites pas de soucis – on prend 1000 Dossiers en tout, et aujourd’hui on en a reçu environ 550. Retentez votre chance samedi prochain ! », dit le bonhomme d’un ton sobre.
Tout n’était pas perdu. Aujourd’hui, c’était le test blanc. Robert avait une semaine pour se préparer – revoir et apprendre de ses erreurs, et travailler sur son mental et son physique.
IV. La Deuxième File d’Attente
Robert avait commis une erreur tactique majeure : le bus n’était pas un facteur de retard environnemental, c’était un adversaire redoutable qui faisait tout ce qu’il pouvait pour saper ses efforts.
Cette fois-ci, Robert avait opté pour le bus de 6h06. Celui qui le ferait arriver à 6h45 en théorie, ou à 7 heures en se basant sur les données pratiques. Et le bus avait eu une défaillance technique en cours de route.
Quand il arriva enfin, propulsé par la force de ses jambes, il était 7h32, et la File d’Attente n’avait pas l’air moins longue que la semaine précédente. Il s’engloutit là-dedans, et seulement alors il s’autorisa à respirer un peu. Il n’allait pas abandonner l’espoir, pas avant que celle-ci ne soit complètement décimée.
Et cette fois-ci, il était préparé. Il s’était entraîné tous les jours de la semaine, il n’avait rien bu depuis le dîner la veille, et il avait réglé les conséquences de ce dernier le matin avant de prendre le bus, et les résultats de son attention et de ses efforts étaient visibles. Sa vessie tenait bon. Ce fut même sa nouvelle voisine de devant, dans la File d’Attente, qui lui demanda de garder sa place pendant un moment – promesse qu’il tint avec fierté et honneur.
« Merci ! » lui dit gracieusement la petite blonde en revenant. « Et si vous voulez un peu de répit, vous aussi, n’hésitez pas … »
« Pas maintenant, merci, mais c’est gentil de votre part », lui répondit Robert succinctement. Il n’allait pas tomber dans le piège aussi facilement. En même temps, avoir des alliés n’était pas une si mauvaise idée. Il ne savait pas encore s’il pouvait faire confiance à la petite blonde, mais une chose était sûre : elle était redevable envers lui. Il n’allait pas changer de stratégie pour la File d’Attente, il n’allait pas refaire une erreur qu’il avait déjà faite. Mais peut-être qu’elle pourrait lui être utile lors des prochaines étapes, s’il parvenait à déposer son Dossier …
C’est pourquoi Robert poursuivit après une courte pause : « Est-ce que vous êtes là aussi pour l’Allocation V-65 ? »
« Oui », répondit la petite blonde. « Depuis que ma mère est tombée malade, c’est à moi de m’occuper de mes deux parents. Cette Allocation, c’est une véritable chance ! »
« J’ai une idée – vous savez – ils ne nous ont pas raconté grand-chose sur cette Allocation. Personne ne sait ce qu’ils vont demander après le Dépôt du Dossier. Ce serait bien d’avoir quelqu’un dans la même situation, quelqu’un pour couvrir ses fesses, comme on dit », proposa Robert. « Qu’en dites-vous ? Heu, puis-je vous demander comment vous vous appelez ? »
« Alice », répondit-elle avec un petit sourire. « Et je trouve que c’est une très bonne idée, Monsieur … »
« Appelez-moi Robert. Et on peut se tutoyer, si vous voulez », répondit Robert avec confiance, et ils échangèrent leurs numéros de téléphone et de temps en temps, quelques plaisanteries, alors que le soleil poursuivait son chemin de l’Est à l’Ouest.
La Barrière à Sangle faillit achever Robert. L’Employé de l’Hôtel de Ville, le même que la semaine dernière, la ferma après qu’Alice eut disparu de l’autre côté de la Porte. Le monde de Robert prit un aspect sombre. Il avait l’impression de suffoquer bien qu’il ne manquât pas d’air. Toutes ses préparations pour rien… tous ses efforts en vain.
« Vous savez, Monsieur, si vous êtes là pour l’Allocation V-65, écoutez ce que je vais annoncer, nous venons de recevoir une information à ce sujet », dit une voix amicale, faisant revenir Robert à lui-même. C’était l’Employé de l’Hôtel de Ville, visiblement ému par l’expression de Robert. Ensuite, il dirigea son regard vers la File d’Attente, et poursuivit d’un ton sobre et professionnel :
« Fermeture des Portes de l’Hôtel de Ville. Il est 17 heures. Si vous êtes venus au sujet de l’Allocation V-65, on vient de nous signaler qu’il reste encore une dizaine de places. Nous avons dû traiter un nombre important de Certificats de Mariage déposés aujourd’hui et cela nous a empêché d’avancer selon le plan établi pour l’Allocation V-65. Alors, retentez votre chance samedi prochain ! Venez tôt ! »
Malgré toutes les mésaventures de la journée, l’espoir n’avait pas abandonné Robert. Et il allait lui rendre la pareille.
V. La Troisième File d’Attente
Fort de ses expériences des semaines précédentes, Robert se dirigea directement vers l’Hôtel de Ville après le travail. À pied. Même une demi-journée avant l’ouverture des Portes de l’Hôtel de Ville, il ne faisait pas confiance au Bus. Ce sournois de transport en commun n’arrêterait devant rien pour provoquer un accident si cela pouvait lui mettre des bâtons dans les roues. Il enverrait volontiers l’ensemble des passagers à l’hôpital s’il y avait la garantie que Robert serait parmi eux, et qu’il ne serait pas en mesure d’atteindre l’Hôtel de Ville. Robert en était sûr et certain.
Et Robert était préparé. Trop préparé, même, venant avec tout le matériel nécessaire le soir, à 18 heures. Mais les coups subis les semaines passées, les blessures et les déceptions, lui avaient appris à se méfier de la facilité. Il déroula son tapis de sol devant la Barrière à Sangle à l’entrée de l’Hôtel de Ville et se posa dessus. Oh, l’Hôtel de Ville ! Un joyau éclatant dans la journée, une forteresse à la fois sombre et protectrice dans la soirée.
Il n’avait rien mangé depuis le repas du midi, rien bu après le café de 16 heures, et avait soigneusement visité les toilettes avant de quitter son lieu de travail. Et sur lui, il n’avait rien à manger, rien à boire. Il fallait toujours voir le bon côté des choses, et le bon côté du supplément de 80 % que l’infirmière lui avait demandé pour veiller sur sa mère la nuit du vendredi à samedi, puis toute la journée du samedi, était qu’il ne pouvait rien s’acheter à manger, même s’il en avait envie. Même si, après tout son entraînement, il lui arrivait d’avoir un moment de faiblesse, les circonstances ne lui donnaient pas l’occasion de succomber à cette faiblesse. L’homme honnête sait qu’il rencontrera des difficultés sur le chemin vers son but, l’homme fort s’entraîne pour pouvoir surmonter les difficultés, et l’homme avisé s’emploie à contourner autant de difficultés que possible, car il sait que ses ressources ne sont pas infinies.
Il eut une preuve concrète de sa sagesse et de sa clairvoyance lorsqu’un homme posa son sac de couchage derrière lui à environ 23 heures, puis un autre à minuit avec une petite tente. Puisque chaque homme semblait être venu seul, ils convinrent qu’ils allaient dormir à tour de rôle, et garder avec bravoure leur position en tête de la File d’Attente. Un contrat qu’il était impossible de conclure et de faire respecter à deux, puisque même la plus petite aventure dans le monde onirique donnait à l’autre l’occasion de le trahir et d’évincer l’autre de la File d’Attente. Tandis qu’à trois, on était protégé même en présence d’un infâme dénué de tout honneur et de toute fierté : s’il parvenait à trahir l’un et à lui confisquer sa place, l’autre s’en rendrait compte et lui ferait payer cette injure.
Lorsque l’homme au sac de couchage réveilla Robert le matin vers 7h55, il lui fallut un moment pour que son cerveau comprenne où il était, bien qu’il l’eût su viscéralement, tellement la majesté de l’Hôtel de Ville sous la douce teinte du matin naissant était éblouissante. Même l’Employé de l’Hôtel de Ville, le même que les deux semaines précédentes, semblait être autre chose qu’un homme ordinaire dans la lumière de l’Hôtel de Ville à l’aube.
« Oh, Monsieur, je me souviens de vous ! » salua-t-il Robert, son visage rayonnant de bonheur. « Vous êtes là pour l’Allocation V-65, n’est-ce pas ? Eh bien, cette fois-ci, on voit que vous ne vous êtes pas fié à la chance ! Je vous en prie, entrez. Prenez l’Ascenseur à gauche, appuyez sur le 3e, puis la deuxième porte à gauche ! »
Ce n’était pas la première fois que Robert entrait dans l’Hôtel de Ville, mais il ne l’avait jamais vu aussi tôt dans la journée, aussi vide. Et il vit pour la première fois l’éclat des pierres dont étaient faits le plancher et les escaliers, la brillance des rampes d’escaliers métalliques. Il resta bouche bée pendant un moment avant de revenir à la réalité et à la raison pour laquelle il était là. Il fit comme l’Employé de l’Hôtel de Ville le lui avait indiqué.
La Fonctionnaire qui examina son Dossier avait posé sa tasse de café juste à côté des précieuses photocopies qu’elle avait étalées sur son bureau. Heureusement, il ne se passa rien. Et heureusement, comme il avait vérifié et revérifié plusieurs fois, tout était là, exactement comme ils l’avaient demandé. Son Dossier fut accepté et il reçut une Convocation à la Réunion d’Introduction à l’Allocation V-65, prévue le samedi suivant à 16 heures.
VI. La Réunion d’Information
L’Employé de l’Hôtel de Ville, souriant et poli, dirigea la foule des prétendants à l’Allocation V-65 vers la Salle de Réunion, dont la porte avait un aspect luisant, comme si on avait passé un coup de chiffon la veille.
Lorsqu’il entra enfin, Robert resta bouche bée quelques instants, jusqu’à ce que les personnes derrière lui commencent à le pousser à avancer. Ils venaient d’entrer dans un amphithéâtre gargantuesque, dont les murs s’étendaient jusqu’au ciel. Du moins en eut-il l’impression, jusqu’à ce qu’il aperçoive les anges disséminés dans le ciel : c’était donc une peinture qui conférait à la salle sa magnificence étourdissante.
Dirigeant son attention vers la foule qui commençait à s’installer dans les innombrables rangées de sièges de l’amphithéâtre, Robert aperçut Alice. Avec tout le stress de la troisième semaine, il l’avait complètement oublié ! Mais maintenant que les choses étaient plus calmes, il pourrait prendre son temps pour faire connaissance. Il se dirigea donc vers elle.
« Bonjour Alice ! » dit-il, souriant.
« Bonjour Robert », dit-elle en lui faisant signe d’approcher. « Tu as donc réussi à déposer ton Dossier ! »
« Oui, c’était ardu mais j’ai réussi », répliqua Robert en s’asseyant sur le siège à côté d’elle. « Mais je rêve… Dis, je me trompe ou c’est Jacqueline Norry au milieu de la salle ? »
La Ministre du Travail et du Vieillissement en personne était venue leur présenter l’Allocation V-65.
Lorsque tout le monde fut installé, Jacqueline Norry prit la parole :
« Mesdames, Messieurs, merci d’être venus à cette Réunion d’Information sur l’Allocation V-65. Si vous êtes là, c’est parce que vous avez une Convocation. Eh bien, chers compatriotes : l’Allocation V-65, c’est exactement ce que nous vous avons présenté à travers les canaux d’information. Il s’agit d’une subvention qui couvrira les frais d’infirmier et d’hospitalisation de vos proches pendant trois ans. Le but de cette Réunion est de vous indiquer les modalités d’accès à cette Allocation. »
Elle fit une pause avant de poursuivre. Le microphone déformait un peu sa voix.
« L’Allocation V-65 sera attribuée aux 65 citoyens de chaque Région qui la méritent le plus et qui en ont le plus besoin. Si vous avez été Convoqués à cette réunion, c’est que vous avez franchi le premier seuil et y êtes éligibles. Si vous la méritez et en avez besoin, c’est une autre question. »
La voix de la Ministre prit une teinte mélancolique.
« Chers concitoyens, vous souffrez. Nous le savons. À force de vous acharner à travailler et à vous occuper de vos proches. Notre économie en souffre. Le but de l’Allocation V-65 est d’alléger votre fardeau. Mais Elle est financée par vos impôts, et nous, le Gouvernement, ne voulons pas gâcher l’argent que vous nous avez confié. C’est pourquoi nous avons érigé un cadre équitable afin que vous puissiez nous convaincre de votre besoin et de votre mérite. »
À ce moment-là, la porte de la Salle de Réunion s’ouvrit et une femme haletante voulut se précipiter à l’intérieur, mais un Employé de l’Hôtel de Ville qui se tenait assidûment à côté de la porte la retint.
« Qu’y a-t-il ? », s’enquit la Ministre.
« Excusez-moi pour le dérangement, c’est le bus… Il était en retard ; j’ai dû courir… » tenta-t-elle d’expliquer entre deux respirations.
« Toutes mes excuses, Madame, mais il fallait venir à l’heure indiquée sur votre Convocation. Vous êtes en retard. Vous n’êtes plus éligible à l’Allocation V-65 », lui expliqua la Ministre poliment. Puis, s’adressant à l’Employé de l’Hôtel de Ville : « Faites-la sortir, s’il vous plaît. Et dites à l’Accueil que la Réunion a commencé. Les Convocations ne sont plus valables, il ne faut plus les laisser entrer. Merci ! »
L’Employé de l’Hôtel de Ville emmena la femme, qui avait commencé à pleurer, en dehors de la Salle de Réunion, claquant bruyamment la porte derrière eux.
Robert sortit la feuille de Convocation qu’il avait enterrée dans sa poche après l’avoir montrée à l’Accueil et la repassa soigneusement entre ses mains – qui sait, peut-être qu’on la redemandera plus tard.
Jacqueline Norry prit quelques instants pour reprendre le fil de ses pensées et elle s’adressa de nouveau à la Salle :
« Oui. Comme je le disais, pour le moment, vous êtes éligibles à l’Allocation V-65. Au cours des prochains mois, vous devez nous fournir d’autres Dossiers, d’autres pièces justificatives, afin de prouver votre mérite et votre besoin. Votre prochain Dossier portera sur les besoins physiques et les problèmes médicaux de votre proche. Nous savons que vous êtes fatigués, chers concitoyens. C’est pourquoi nous vous laissons à tous équitablement un délai de deux semaines pour constituer votre Dossier. »
La Ministre poursuivit son discours, expliquant les règles et les conditions de réussite. Seuls les 500 premiers Dossiers allaient être acceptés. Tout retard équivalait à l’inéligibilité. Les Dossiers incomplets n’étaient pas un motif immédiat d’inéligibilité, à condition de les reprendre et de les compléter dans le temps imparti. Et les 500 premiers Dossiers allaient être évalués et seuls les 400 plus nécessiteux et méritants d’entre eux allaient être retenus pour la prochaine phase. Un résumé du règlement et la liste des pièces justificatives acceptées étaient imprimés sur une feuille de papier qu’ils pouvaient récupérer à la sortie de la Salle de Réunion.
« Bonne chance, Messieurs-dames ! », entonna la Ministre avec un sourire à la fin de son discours.
VII. Le Rendez-vous Médical
Robert était fier de la faille dans le système qu’il avait découverte. Et il avait fini par craquer et avait partagé sa découverte avec Alice, après que celle-ci lui avait gentiment proposé de venir le chercher et le ramener en voiture. Par un heureux hasard, ils n’habitaient pas si loin l’un de l’autre.
Bien sûr, il avait gracieusement refusé son offre de le déposer chez lui après la Convocation. Qui sait, peut-être que ce n’était qu’une ruse pour l’emmener loin, très loin, et l’abandonner à son sort, de sorte que les deux semaines se seraient écoulées quand il serait enfin de retour chez lui. Mais pour le Dépôt de Dossier, leurs objectifs étaient alignés. Si elle le prenait en voiture et qu’elle lui faisait prendre du retard, ce retard affecterait Alice aussi. Par conséquent, il était beaucoup moins risqué de la laisser l’emmener avec elle à l’Hôtel de Ville que de rentrer de l’Hôtel de Ville avec elle.
Ils s’étaient donc rendus une première fois le mardi à l’Hôtel de Ville, après le travail, avec des Dossiers délibérément incomplets, afin de s’assurer qu’ils étaient sur le bon chemin. Et oui, il n’était pas écrit dans les règles que le Dossier devait être involontairement incomplet pour bénéficier de la protection de son éligibilité. Déposer un Dossier volontairement incomplet, où il manquait clairement une des Pièces Justificatives Obligatoires, était donc une bonne astuce pour recevoir des conseils sur la qualité du Dossier. Et on les rassura : les Formulaires avaient été remplis comme il fallait.
Mais ils n’avaient pas le temps de respirer. Alice avoua qu’elle avait mis l’appartement sens dessus-dessous pour retrouver la Carte d’Ancien Combattant de son Père, et elle n’avait pas la moindre idée d’où pouvait être caché l’Arrêt Maladie de Longue Durée de sa mère.
Quant à Robert, il mentionna avec assurance le Rendez-vous du vendredi pour récupérer la Note du Médecin sur l’état de santé de sa mère. Ils avaient déjà une vieille Attestation d’Inaptitude au Travail qu’il avait dépoussiérée et soigneusement mise de côté pour ce Dossier, mais avec la Note du Médecin en plus, son Dossier serait en béton ! En secret, il se sentait chanceux que les étoiles se soient alignées ainsi : ce rendez-vous de contrôle pris bien avant qu’il n’ait entendu parler de l’Allocation V-65, tombait exactement pendant la période où il avait absolument besoin de la Note du Médecin.
Arrivé chez lui, il remercia l’infirmière et se dirigea vers la table à manger. Quand elle n’avait pas ses crises, sa mère était en mesure de s’occuper de la maison et de cuisiner. Quand Robert lui avait dévoilé qu’ils étaient éligibles à l’Allocation V-65 – bien sûr, ne parlant que des avantages et de l’espoir que cela représentait, et minimisant les difficultés qu’il avait surmontées jusqu’ici pour devenir et rester éligible – cela avait en quelque sorte donné une nouvelle vie à sa mère.
« Bonsoir, Robert, j’espère que tout s’est bien passé aujourd’hui », dit-elle avec amour, posant la casserole dont émanait une délicieuse odeur de ragoût. « Mange, Robert chéri, tu es devenu si maigre dernièrement … »
« Oh, tout s’est très bien passé, maman », répondit Robert. Du moins, jusqu’à ce qu’il examine la facture de l’Infirmière. En raison de son nouvel emploi du temps houleux, l’Infirmière avait augmenté son taux horaire de base de 15 %. Mais cela n’était qu’un petit obstacle qu’il surmonterait. Il avait déjà une nouvelle stratégie, qu’il comptait mettre en œuvre dès vendredi : il avait posé un jour de congé. Il n’allait pas faire appel à l’Infirmière. Le Rendez-vous chez le Dr Blanc, ce n’était qu’une fraction de ce qu’il comptait faire. Vendredi, ce serait le jour où il franchirait le cap et s’occuperait de sa mère à longueur de journée.
« Tu te souviens de ce Rendez-vous chez le Dr Blanc, maman ? » demanda Robert en savourant l’excellent ragoût de sa mère. Sa mère, assise en face, faisait de même, son cachet et un verre d’eau à côté de son assiette au cas où. « Eh bien, ils vont t’examiner, bien sûr, mais il faut aussi que le médecin fasse un compte-rendu à l’écrit. Nous en aurons besoin pour obtenir l’Allocation V-65. »
VIII. La Note du Médecin
« Mais… mais… vous plaisantez, j’espère ? » dit Robert au téléphone, incrédule.
« Monsieur, pourquoi je plaisanterais à propos d’un sujet aussi cruel ? » répondit la secrétaire du Dr Blanc. « Le Dr Blanc, soucieux de ses patients comme toujours, souhaitait absolument honorer ses rendez-vous malgré cette chute de température imprévue. Mais il n’est malheureusement plus en mesure de se rendre au cabinet jusqu’à ce que sa cheville guérisse. »
Toute cette perspicacité, toute cette préparation foutue en l’air à cause du verglas sur les escaliers du Dr Blanc ! Mais Robert, se souvenant de sa devise qu’il ne fallait jamais abandonner l’espoir avant qu’il ne vous abandonne, fit tout pour garder son sang-froid et demanda : « Mais un autre médecin de votre cabinet pourrait sûrement voir ma mère, n’est-ce pas ? »
« C’est tout à fait possible, Monsieur », répondit la secrétaire avec honnêteté. « Mais il n’y a pas de créneaux avant mercredi, dans deux semaines ! »
Quoi ! C’était après la date limite ! Même si son Dossier était complet avec seulement l’Attestation d’Inaptitude au Travail froissée et quelque peu jaunie, cela garantirait qu’il figurerait parmi les 100 Dossiers les plus faibles éliminés et non parmi les 400 Dossiers gagnants ! Il fallait absolument trouver quelque chose !
« Je vous en prie, c’est urgent, il faut absolument que ma mère se fasse examiner … » supplia-t-il, sa voix prise en otage par des sanglots.
« Bon, si vous voulez, si c’est vraiment très urgent, je peux vous proposer un rendez-vous chez le remplaçant du Dr Blanc. »
Robert avait réussi à ne pas perdre la face devant Alice.
Après que la Dr Roux lui avait annoncé la bonne nouvelle que l’état de santé de sa mère était stable et lui avait demandé les raisons qui l’avaient poussé à demander un rendez-vous urgent, il avait dû s’expliquer longuement. L’urgence n’avait rien à voir avec sa mère en soi, mais avec l’Allocation V-65. La Dr Roux n’était pas entièrement convaincue, mais puisqu’ils étaient déjà là, elle avait pris quelques minutes de plus et lui avait remis la tant convoitée Note du Médecin.
Robert avait donc appelé Alice le soir et demandé confidemment si elle avait enfin réussi à s’y retrouver dans sa paperasse, et si elle était toujours d’accord pour qu’ils déposent leurs Dossiers ensemble le lendemain. Et la réponse d’Alice était de bonne augure.
Cela mit Robert de bonne humeur, une bonne humeur qui dura jusqu’au lendemain, quand ils mirent les pieds dans la salle d’attente bondée vers 8h05. Au moins cette fois-ci, il y avait une Borne qui imprimait des tickets avec des numéros, et ils pouvaient s’asseoir sur les sièges en plastique en attendant leur tour.
Robert tira les numéros 82 et 83, ce qui était rassurant : ce n’était que le premier week-end et puisque l’Allocation était destinée aux détenteurs d’emploi, il avait dû y avoir peu de Dépôts en milieu de semaine – ils allaient certainement faire partie des 500 premiers. Il revint vers Alice, qui était assise, et lui donna le ticket numéro 83.
Alice fut choquée à la vue du numéro 47 : un homme corpulent aux cheveux épais, qui disparut derrière le rideau du Guichet numéro 3 avec un Dossier touffu et bien rempli.
« Mais… c’est mon notaire ! » s’exclama Alice. « Dis-donc, je ne m’attendais pas à le voir ici ! Décidément, ce genre de problème commence à toucher à peu près tout le monde. »
Robert hocha la tête pour signaler qu’il l’avait entendue, mais ne dit rien. Notaire. Voici donc ce qui les attendait dorénavant. Un bref coup d’œil à sa façon de se déplacer, sa façon de tenir le Dossier et sa façon de constituer le Dossier avait suffi à prouver que le Notaire était dans son milieu naturel.
Robert se dirigea vers le Guichet numéro 4 aussitôt que ce numéro et le numéro de ticket 82 apparurent à l’écran.
L’Agent Administratif qui examina son dossier avait l’air satisfaite. Après tous ses efforts, Robert n’attendait rien de moins. Mais soudain quelque chose attira l’attention de l’Agent Administratif.
« Monsieur, sur le Formulaire numéro 47 vous avez indiqué que le Médecin traitant de votre maman est le Dr Mathieu Blanc. Or, sur votre Note du Médecin, je vois la signature d’une certaine Dr Élise Roux. Comment se fait-il ? », s’enquit-elle.
« Eh bien, le Dr Blanc était absent pour des raisons médicales. Même les médecins peuvent tomber malades, figurez-vous », répondit Robert, tendu, mais luttant pour rester plaisant. Le résultat était un sourire que l’on aurait qualifié de forcé s’il n’était pas aussi subtil. « Tenez … vous voyez ? C’est le même cabinet que le Dr Blanc. »
« Ah oui, effectivement, Monsieur », répondit l’Agent Administratif poliment après avoir considéré l’adresse du cabinet pendant quelques secondes. « Mais il faut que je vous prévienne que la Note du Médecin Remplaçant n’a pas la même valeur qu’une Note du Médecin classique … êtes-vous sûr de vouloir déposer votre Dossier dans cet état ? Il vous reste encore une semaine, vous savez ! »
L’homme lucide sait qu’il ne faut pas s’engager dans des escarmouches perdues d’avance et qu’il faut se contenter d’un butin en bronze plutôt que de rumeurs sur l’or. Mieux vaut une Note du Médecin Remplaçant que ne pas faire partie des 500 premiers.
« Eh bien, malheureusement, le Dr Blanc ne s’en remettra pas aussi rapidement », répondit Robert calmement, malgré son tumulte intérieur.
« C’est comme vous voulez, Monsieur. Prenez, voici votre Convocation pour la Réunion d’Information sur les Résultats du Premier Dossier », dit son interlocutrice avec un sourire bienveillant, lui tendant la feuille de Convocation.
« Bonne chance à vous, et bonne fin d’après-midi ! » entonna-t-elle en appuyant sur le bouton pour afficher le prochain numéro de ticket.
IX. La Deuxième Convocation
Rencontrer Alice avait été au départ un événement ordinaire. Robert se rendait compte maintenant que, sans s’en rendre compte, il avait en réalité saisi la Fortune par les cheveux lorsque celle-ci lui avait fait un clin d’œil. Il avait fini par céder : il avait laissé Alice le ramener chez lui après le Dépôt de Dossier, et celle-ci lui avait fait part d’une idée géniale : ils pourraient mutualiser la garde de leurs parents. Le côté donnant-donnant grandissant de sa relation avec Alice ne lui déplaisait pas.
Bien sûr, Robert lui avait fait part des besoins particuliers de sa mère, mais Alice s’était montrée prête à apprendre. Au final, ils décidèrent de coordonner leurs journées libres, de sorte que Robert puisse s’occuper des parents d’Alice en même temps que de sa mère, et qu’Alice puisse veiller sur la mère de Robert en même temps que ses parents. Robert n’avait pas accepté de mutualiser les infirmiers. Malgré la facture, l’infirmière actuelle de sa mère savait ce qu’elle faisait. Malgré ce petit point de désaccord, cela leur libérait au moins une journée par semaine pour le travail, sans que leurs parents en souffrent.
Ils mirent leur plan en pratique dès le lundi suivant. Malgré des débuts difficiles, leur volonté de communication et de coordination finit par l’emporter, de sorte que le samedi suivant, lorsqu’ils se mirent en route vers l’Hôtel de Ville pour participer à la prochaine Réunion d’Information, Robert était reposé – une sensation qu’il n’avait pas connue depuis des mois.
Même la foule de personnes plaignantes et, pour certaines, sanglotantes, ne put lui dérober sa sérénité intérieure. Ils se frayèrent un chemin à travers la foule et bientôt ils virent la Porte de l’Hôtel de Ville, et devant, l’Employé de l’Hôtel de Ville avec sa Barrière à Sangle, gardant sa position poliment devant la foule.
« Je suis désolé, Madame, mais l’heure limite pour le Dépôt du Dossier était à 11 heures du matin. Il est presque 16 heures maintenant. Il est trop tard maintenant. Sans Convocation, je ne peux pas vous laisser entrer », expliquait-il calmement à une femme qui avait l’air de vouloir l’étrangler.
Quel sang-froid, admira Robert. Lui et Alice montrèrent leur Convocation, et des collègues de l’Employé de l’Hôtel de Ville l’aidèrent à retenir la foule alors qu’il ouvrit la sangle pour les laisser passer. À l’intérieur, on les dirigea de nouveau vers le grand amphithéâtre.
Quand tout le monde fut installé, Robert se sentit petit. La dernière fois, les rangées de sièges étaient bien remplies ; mais maintenant le nombre largement inférieur de participants, parsemés de manière aléatoire – beaucoup d’individus assis par-ci par-là, parmi eux le Maître Luso, le notaire d’Alice, quelques groupes serrés et des rangées entièrement vides – conférait un air cosmique à la Salle de Réunion.
Jacqueline Norry était encore là, avec à ses côtés Bernard Carpin, le Maire. À exactement 16 heures, on ferma les portes de la Salle de Réunion et la Ministre prit la parole.
« Chers compatriotes, je tiens à saluer votre détermination, et j’ai une très bonne nouvelle, autant pour vous que pour le Gouvernement. Vous êtes exactement 378 à être présents aujourd’hui, 378 à avoir déposé un Dossier acceptable dans le temps imparti. Cela nous a épargné le travail de devoir étudier vos dossiers et les comparer pour sélectionner les 400 meilleurs. Puisque vous êtes moins de 400 à avoir réussi, les Dossiers de toutes les personnes ici présentes sont acceptés pour la suite ! Félicitations ! »
Ce disant, la Ministre, le Maire et les Employés de l’Hôtel de Ville présents dans la salle se mirent à applaudir. Le public ne savait pas vraiment s’il devait applaudir : certains s’y mirent, mais pas Robert et Alice.
« Votre motivation m’inspire », poursuivit Jacqueline Norry, une note de mélancolie présente dans sa voix, quand les applaudissements étaient finis. « Malheureusement, je ne vous suivrai plus personnellement, car je dois gérer les candidatures à l’Allocation dans d’autres villes. Mais vous avez clairement compris les règles maintenant, et votre Maire aussi. Il prendra le relais à partir de maintenant. »
Elle passa le microphone à Bernard Carpin, qui poursuivit fluidement, de sorte que seule sa voix grasse se substitua à celle de la Ministre, mais le ton resta le même :
« Mes chers concitoyens, à travers le premier Dossier, vous nous avez démontré que vos proches ont besoin d’aide. Le but du second Dossier sera de nous prouver l’impact négatif de l’aide que vous leur fournissez sur vous et vos finances : combien vous gagnez, et combien vous dépensez pour vous occuper de vos proches, les sacrifices que vous faites – comme la dernière fois, une feuille avec la liste exacte des Pièces Justificatives acceptées sera fournie à la sortie de la Salle, mais disons que nous nous attendons à voir vos Fiches de Paie, d’éventuelles Factures d’Hospitalisation, etc. »
Robert soupira. Ce second Dossier était le point culminant de sa vie, sa destinée. Sa vie tout entière – son diplôme de comptabilité, ses années d’expérience professionnelle – était la parfaite préparation pour pouvoir déposer rapidement et gracieusement le second Dossier pour la qualification à l’Allocation V-65. Il jeta un regard confiant en direction du Maître Luso, mais celui-ci regardait le Maire.
« Vous avez un mois pour déposer le Dossier sur votre situation financière », poursuivit le Maire. « Si vous avez besoin d’aide pour constituer votre Dossier, vous êtes libres de consulter un professionnel de votre choix pour vous aider. Cependant, dans un souci d’équité envers ceux qui n’ont pas le temps ou les ressources pour cela, nous mettons à votre disposition un Conseiller financier – ses services sont gratuits, il suffit de faire la queue pour y accéder. Des informations détaillées à ce sujet figurent sur la feuille d’information à la sortie de la Salle. »
Eh bien, cette fois-ci, Robert n’avait pas besoin de faire la queue ! S’ils avaient encore une règle de priorité, cela n’allait poser aucun problème pour lui !
Comme si le Maire pouvait lire les pensées de Robert, il finit son discours par les informations suivantes :
« Seuls les 200 premiers Dossiers déposés seront acceptés, et nous filtrerons ceux-ci pour choisir les 150 Dossiers qui démontrent le plus grand besoin de l’Allocation V-65. Voilà, n’oubliez pas, vous avez un mois pour déposer le Dossier. Bonne chance à toutes et à tous ! »
Même si la situation financière de Robert s’était récemment améliorée grâce au pacte d’entraide avec Alice, son calvaire de l’année passée le ferait certainement classer parmi les plus nécessiteux… Et Alice, que pensait-elle de tout cela ?
Robert la regarda du coin de l’œil : elle était calme, mais il croyait détecter un brin d’inquiétude sur son visage.
X. Le Dossier d’Alice
Robert prépara son Dossier en un rien de temps. Depuis le début de sa carrière, il s’efforçait d’être aussi soigneux dans sa vie personnelle que dans sa vie professionnelle : ses Fiches de Paie étaient nettement rangées dans un classeur jaune, les Notes de Frais de l’infirmière dans un classeur rouge, ses Relevés de Compte Bancaire dans un classeur bleu. Et, fort heureusement, sa mère n’avait pas encore été hospitalisée, mais il avait un classeur vert vide pour être préparé au cas où. Il transposa ces Pièces Justificatives dans un classeur géant en les séparant par des feuilles colorées, en reprenant le même système que les classeurs individuels. Il ne perdit pas de temps à faire des photocopies, de sorte qu’il était prêt à déposer son dossier le mercredi de la première semaine.
« Quoi ! », s’exclama Alice, qu’il avait appelé pour voir si elle était prête à l’y emmener après le travail. « Je cherche toujours mes Fiches de Paie de l’année dernière ! Et puis, les services du Conseiller financier ne sont pas offerts le mercredi. Relis la feuille d’information. »
« J’ai constitué mon Dossier par moi-même », répondit Robert fièrement. « Je n’ai pas besoin de leur Conseiller financier, j’ai plus d’une décennie d’expérience en tant que comptable ! »
« Oh, Robert, si c’est le cas, est-ce que tu m’aiderais moi aussi ? » s’exclama Alice, sa voix pleine d’espoir. « Donne-moi juste une semaine pour tout retrouver. »
Robert s’arrêta et pesa la situation. Ses études et ses années d’expérience avaient une certaine valeur. Avant que sa mère ne tombe malade, quand il avait le temps de faire des prestations privées, il les facturait toujours. Comme l’infirmière de sa mère lui facturait chaque visite. En même temps, il appréciait l’aspect donnant-donnant de ses relations avec Alice. Bon, cette fois il allait donner bien plus que ce qu’il demandait, mais cela valait le coup d’essayer.
« Écoute, normalement je facture ce genre de prestations », dit-il. « Mais je ferai une exception pour toi : si tu m’emmènes à l’Hôtel de Ville mercredi, je t’aiderai à constituer ton Dossier. »
« Oh, mais je peux pas, Robert ! » dit Alice, et Robert pouvait détecter un sanglot avalé. « Je t’ai dit que je cherche toujours mes papiers ! Et puis je dois emmener mes parents à des rendez-vous médicaux aujourd’hui… Je peux pas avant la semaine prochaine. Tu peux attendre un peu ? Et on y ira ensemble… Après tout, ils nous ont donné un mois. »
Quoi ! Attendre alors que son Dossier était prêt. Et si la date butoir était dans un mois, ils n’acceptaient que les 200 premiers Dossiers déposés. Attendre à cause d’Alice, ce n’était rien d’autre que se tirer une balle dans le pied.
« Désolé, je ne peux pas me permettre d’attendre aussi longtemps », dit-il avec empathie mais fermement. « J’y irai tout seul mercredi. Et puis, quand t’auras tes papiers dans l’ordre, je veux bien t’aider à constituer ton Dossier, mais je vais te facturer. Désolé mais je ne peux pas faire autrement. Avec mon travail à temps partiel et les frais d’infirmière, je suis vraiment à bout. »
La réponse d’Alice était concise et involontairement dépourvue d’émotion.
« Moi aussi, je suis à bout. »
Quand Robert arriva enfin à l’Hôtel de Ville le mercredi soir, il était très tard et il ne restait plus grand monde dans la salle d’attente avec la borne distributeur de billets.
Quand le prochain numéro fut appelé, un homme en robe de magistrat se leva et se dirigea vers le Guichet numéro 2. Il s’était visiblement précipité pour déposer son Dossier après le travail. Robert constata avec fierté que le Dossier du magistrat avait beau être touffu comme le sien, il était moins net et organisé : des bouts de feuilles sortaient du tas par-ci par-là.
Voici donc ce qui les attendait à partir de maintenant. Il pensa à pauvre Alice, qui perdait toujours ses papiers et mettait au moins une semaine à les retrouver. Son refus de l’aider n’avait pas été de la méchanceté – c’était une élimination par compassion.
XI. La Troisième Convocation
Robert et Alice avaient gardé le contact, avant tout à cause de leurs parents. Leurs relations étaient devenues froides et opérationnelles – après tout, leur arrangement était très utile en dépit des récents désaccords. De plus, la mère de Robert et M. et Mme Sierpinski s’entendaient très bien, et Robert – et certainement Alice aussi – n’avait pas à cœur de les priver de cette joie.
Et ce changement brusque de leurs rapports n’avait pas échappé à sa mère. Un jour où Robert avait la garde de leurs parents, sa mère le questionna à ce sujet après qu’Alice avait ramené ses parents chez elle.
« Robert chéri, toi et Alice, vous étiez beaucoup plus complices avant », dit-elle. « Et depuis deux semaines, c’est comme si vous vous forciez à communiquer. Il s’est passé quelque chose ? »
Comment lui expliquer la situation ! Sa mère gentille et innocente !
« Jacob et Pétra sont des gens bien, tu sais », poursuivit sa mère. « Et leur fille, si gentille, si bien élevée ! Tu sais, Robert, je ne serai pas toujours là, et ça me réchauffait le cœur de te voir complice avec Alice… »
Que son cœur était pur, ignorant des rouages de ce monde ! Se doutait-elle que si les circonstances la forçaient à choisir, cette fille gentille et bien élevée n’hésiterait pas une seconde à prendre l’Allocation V-65 pour ses parents, ces gens bien, et non pour la mère de Robert ? C’était le devoir de Robert d’obtenir l’Allocation V-65 pour sa mère – et de protéger son innocence. Coûte que coûte.
Enfin, il n’en arriverait certainement pas là, même si Alice s’acharnait à constituer son Dossier. Un après-midi pluvieux, alors que Robert avait une affaire à régler en centre-ville, il vit Alice faire la queue devant l’Hôtel de Ville, sans doute pour profiter des services du Conseiller financier. Cela avait mis Robert mal à l’aise – Alice était une personne gentille et serviable, comme disait sa mère – mais il n’avait pas osé s’approcher d’elle. Qui sait combien de fois elle avait déjà fait la queue, combien de temps elle avait attendu pour avoir droit à son créneau avec le Conseiller financier. S’il lui proposait son aide maintenant, gratuitement, elle penserait qu’il se moque d’elle.
L’amphithéâtre était tellement vide le jour de la troisième Réunion d’Information que sa majesté fit frisonner Robert. Il surveilla la salle afin de faire le bilan des survivants. Il reconnut le visage du Magistrat qui était présent lors de son Dépôt de Dossier, mais celui-ci était vêtu d’une chemise à carreaux ce jour-là. Il essayait sans doute de se fondre dans la masse et de ne pas éveiller les soupçons avant le moment décisif. Trop tard, Robert savait qui il était.
De l’autre côté de la salle, il reconnut le Maître Luso assis au milieu d’un petit groupe, dont certains individus étaient tellement grands qu’il était impossible de compter combien ils étaient au total. Et ce n’était pas le seul groupe présent. Une sueur froide s’empara de Robert, et il eut soudain peur de lever les yeux et de se faire écraser par la voûte céleste. Face à lui, on avait commencé à se regrouper, tandis que lui avait perdu Alice, et n’avait pas accepté de se serrer la ceinture davantage pour l’aider.
« Très chers concitoyens, nous tenons à saluer votre persistance ! » la voix du Maire arracha Robert au puits d’anxiété dans lequel il avait commencé à s’enfoncer. « Tant face aux défis financiers que vous nous avez si limpidement illustrés à travers votre Dossier, que dans vos efforts pour constituer d’aussi bons Dossiers dans le délai imparti. Vous êtes 173 à être présents aujourd’hui, et comme nous l’avions annoncé, seuls les 150 Dossiers qui le méritent le plus et qui en ont le plus besoin ont été acceptés ! »
Bernard Carpin dut lever la voix pour se faire entendre par-dessus les murmures de désapprobation. Le cœur de Robert fit un bond.
« Je tiens à remercier chaleureusement les chers concitoyens qui ont tout donné et dont les Dossiers n’ont pas été acceptés, et je leur souhaite du bonheur et de la chance pour les prochaines occasions ! », dit-il avec empathie. « Les collègues vont vous escorter à la sortie. »
Les Employés de l’Hôtel de Ville présents dans la salle se mirent à traverser les rangées de sièges. Robert se sentit soudain distant des événements, et il se força à se concentrer sur les paroles du Maire – il fallait garder son calme, et ne pas perdre l’espoir avant qu’un Employé de l’Hôtel de Ville ne lui demande poliment de le suivre.
« Pour les concitoyens avec les 150 meilleurs Dossiers, il vous reste une seule chose à accomplir avant de toucher à l’Allocation V-65 », poursuivit Bernard Carpin. « À la sortie de l’amphithéâtre, vous trouverez votre Contrat avec l’État pour l’obtention de l’Allocation V-65 en deux Exemplaires. »
Robert soupira alors que l’Employé de l’Hôtel de Ville s’approcha de son siège et poursuivit sa route. Mais son répit était de courte durée :
« Vous avez deux semaines pour nous rendre ce Contrat signé et authentifié par un notaire. Seuls les 65 premiers Dossiers déposés seront acceptés. »
Robert jeta un regard frénétique en direction du Maître Luso. Un Employé de l’Hôtel de Ville s’était approché de son groupe et avait visiblement demandé au grand homme assis devant le Notaire de l’accompagner vers la sortie. La vue s’étant ainsi dégagée, Robert vit la petite personne assise à côté du Maître Luso, et il reconnut les cheveux blonds et le visage d’Alice.
XII. Le Sceau du Notaire
Le soir, ce n’était pas les ronflements de sa mère qui empêchaient Robert de dormir, mais le revisionnage incessant de cette erreur tactique majeure dans sa tête. Il avait sous-estimé Alice, ses chances de déposer un bon Dossier, et complètement ignoré le fait qu’elle connaissait personnellement l’un des poids lourds restants. Et le Notaire était justement la personne à connaître, l’atout à avoir pour bien réussir la dernière tâche qu’ils devaient accomplir.
À la fin de la Réunion, il était resté bêtement là pendant un moment à réfléchir, et puis il était parti sans adresser la parole à Alice. Il ne pouvait pas lui demander de l’aide maintenant alors qu’il avait froidement refusé de l’aider à constituer son Dossier. Pas donnant-pas donnant.
L’homme mûr est capable de reconnaître qu’il a fait des erreurs. Robert devait trouver un autre moyen de notariser son Contrat, et vite.
Il finit par réussir ce défi – son patron avait un ami notaire. Mais pour obtenir promptement un rendez-vous, Robert dut faire des choses dont il ne se serait jamais cru capable, dont il aurait honte jusqu’à la fin de sa vie, dont les détails seraient enterrés avec lui, sans jamais être révélés à quiconque.
Il réussit à déposer l’Exemplaire du Contrat destiné à l’État le samedi suivant. Là, sur les deux Exemplaires, on fit de jolis « 43 » en guise de paraphe sur toutes les pages à part la dernière où les signatures étaient présentes, où l’on opta pour un sceau apposant un élégant « 43 » à côté des signatures. C’était la façon dont l’Hôtel de Ville le félicitait d’être la 43e personne à avoir obtenu l’Allocation V-65.
Un sentiment de légèreté s’empara de Robert. Le chemin n’avait pas été sans obstacles, mais il avait réussi. Tous ces mois à s’acharner, à se préparer, à faire des sacrifices en vue de l’Allocation V-65. Il avait fini par l’avoir. Fini les soucis, fini les compromis avec le travail, l’infirmière, les dépenses ! Il pouvait enfin respirer.
En sortant de l’Hôtel de Ville, il pensa involontairement à Alice qui avait certainement déjà déposé son dossier au vu de sa proximité avec le Maître Luso. Ils pouvaient enfin mettre fin à leur arrangement pour mutualiser la garde de leurs parents. Sa mère et M. et Mme Sierpinski pouvaient se rencontrer quand ils voulaient, où ils voulaient – pas seulement au gré de leurs enfants surmenés. Et lui et Alice… auraient-ils encore une raison de rester en contact ?
Malgré sa bonne humeur, le cœur de Robert se serra un peu dans sa poitrine. Soudain, son téléphone sonna. C’était Alice.
XIII. L’Allocation d’Alice
Alice n’alla pas par quatre chemins pour expliquer pourquoi elle avait appelé Robert, mais ses sanglots empêchaient ses propos d’être complètement compréhensibles.
« Bonjour Robert, je ne sais pas qui d’autre appeler… Mon père ! Il voulait aller à la boulangerie et… Et… il a glissé à cause de ce foutu verglas sur les marches de l’escalier ! Et Robert, il s’est cassé la hanche ! Mon pauvre père ! »
Elle se mit à pleurer, mais se ressaisit rapidement.
« L’ambulance est là, et ils demandent quelqu’un pour l’accompagner. J’aurais demandé à l’infirmier mais il voudrait certainement un supplément, et puis qui veillera sur ma mère s’il va avec mon père ! Et dire que c’est arrivé pile au moment où je voulais sortir déposer mon Contrat pour l’Allocation V-65… »
Quoi ! Alice n’avait pas encore l’Allocation V-65. Alice répondit à la question de Robert avant qu’il puisse demander comment il pourrait l’aider.
« Est-ce que tu serais prêt à accompagner mon père à l’hôpital, Robert ? Tu es quelqu’un qu’il apprécie et en qui il a confiance… Et cela me permettrait d’aller déposer mon Contrat avant qu’il ne soit trop tard. »
« Oui, bien sûr », répondit Robert sans hésitation. Il y avait la question de l’infirmière de sa mère, mais il réglerait ça en route.
L’homme honorable fait tout en son pouvoir pour se racheter.
Il lui demanda l’adresse de l’hôpital. Il appela l’infirmière de sa mère pour savoir si elle pouvait rester plus longtemps, ou si elle pouvait appeler quelqu’un pour prendre le relais. Heureusement, elle pouvait rester plus longtemps. Malheureusement, elle exigea un supplément de 110 % pour cette demande imprévue. Soit. Robert avait l’Allocation V-65 maintenant, il pouvait se le permettre.
Le bus parvint à se faire prendre dans le pire embouteillage que la ville avait connu depuis une décennie, et quand Robert arriva enfin à l’hôpital, il était 15h30 et non 14h30 comme il l’aurait espéré. Ayant plus de considération pour les autres que cet incapable de transport public, il avait appelé Alice pour la prévenir.
Pour la première fois, Alice sourit en le voyant, bien qu’elle eût des yeux atypiquement rouges. Et elle ne tarda pas à partir, une fois qu’ils signèrent la feuille de Procuration pour permettre à Robert de s’occuper de M. Sierpinski.
La soirée de Robert fut plutôt tranquille, puisque l’on arrosait généreusement M. Sierpinski avec une perfusion d’opioïdes suite à son opération, de sorte qu’il était généralement dans un état somnolent, ne devenant lucide qu’à quelques reprises pour demander qu’on l’aide à uriner.
Quand Alice revint à l’hôpital le soir, ses yeux étaient tout aussi rouges, et elle avait perdu son sourire. L’embouteillage avait perduré, et elle n’était arrivée à l’Hôtel de Ville qu’à 17 heures, au moment de la fermeture des portes.
Le cœur de Robert fit un bond en voyant Alice dans cet état. Une lueur d’espoir subsistait cependant – seulement 64 Allocations avaient été remises, et on avait dit à Alice de revenir très tôt le lundi matin pour tenter sa chance.
Robert instruisit Alice alors dans l’Art de la File d’Attente, prônant les bienfaits de la préparation, la vertu de l’ascétisme alimentaire et hydrique et les techniques de conservation de sa position. Il se porta volontaire pour garder un œil sur M. Sierpinski dès le dimanche soir afin qu’Alice puisse s’y rendre.
Alice ne voulut rien lui expliquer. Mais malgré tous leurs efforts, Alice arriva 66e et n’eut pas droit à l’Allocation V-65.
