Une continuation des réflexions sur l’ère de l’information à la demande.
La propagation des différentes formes de l’intelligence artificielle a modifié la topographie de l’ère de l’information à la demande, présageant une nouvelle ère de l’intelligence à la demande, ainsi que des effets sur l’architecture cognitive des êtres humains vivant durant cette transition.
La chaîne d’information diffusant les images d’un événement à l’autre bout du globe y donne un accès plutôt immédiat mais médié à travers les employés et les instruments de la chaîne. Avec le développement des plateformes de vidéo à la demande et de streaming, cette immédiateté médiée est devenue viscérale et foisonnante : un angle de caméra non-optimisé, des sons non-édités, des images qui débutent et finissent in medias res. Mais au moins on pouvait être sûr de la réalité des images et sons transmis, même si l’on ne pouvait pas être sûr de leur vérité – toute tentative de manipulation et de falsification était externe et préparée en amont. Avec les variantes de l’intelligence artificielle qui permettent de substituer un visage à un autre, une voix à une autre, des paroles à d’autres paroles, d’adapter le mouvement des lèvres pour qu’elles miment les nouvelles paroles, … la manipulation s’effectue maintenant en interne et en direct – elle est certes planifiée en amont, mais la quantité de préparation, de matériels et de volonté externes nécessaires devient potentiellement infinitésimale.
D’autres formes d’intelligence artificielle permettent de tracer des sentiers de plus en plus exacts dans la masse sans cesse grandissante de l’information à la demande. L’information, comme la viande, est meilleure lorsqu’elle n’est pas crûe – l’être humain a toujours bâti des systèmes de navigation pour l’information, la rendant plus comestible. Mais il fallait connaître le bon système, ou connaître une personne connaissant le bon système, afin d’arriver avec certitude et assurance à l’information que l’on voulait. Maintenant, nul besoin de s’y connaître en botanique pour identifier une fleur qui m’intrigue : il suffit d’envoyer une photo de la fleur à une intelligence artificielle type LLM et j’ai la réponse – il se peut même qu’avec un peu de curiosité j’apprenne un peu de botanique. Tout comme le GPS me conduit avec certitude et assurance à mon hôtel dans une ville inconnue, et, si j’y retourne encore et encore, je finirai par trouver l’adresse sans l’aide du GPS – à moins que je ne sois pas du tout capable de naviguer sans GPS.
L’ère de l’intelligence à la demande risque enfin d’être une ère démunie de merveilles et foisonnante de merveillosités. Beaucoup sont critiques vis-à-vis de l’intelligence artificielle jusqu’à tomber sur quelque chose produite avec elle qui les fascine. La vitesse avec laquelle l’intelligence permet de réaliser certaines tâches finira par les rendre ordinaires et installer progressivement un certain ennui. En même temps, si j’ai envie de déguster l’image d’un train fabriqué à partir de fraises, l’intelligence artificielle me la sert en moins d’une minute – ce sont donc la portée et l’endurance de mon imagination qui définissent les limites.
