Guiliguili ne fit aucun progrès avec la gargouille qui s’obstinait à rester sous forme de pierre, donc elle décida de voir si elle pouvait avancer sur son nouveau projet. Elle se déplaça de nouveau vers la Section des licornes, cette fois sans l’aide de Big Andy, donc cela prit un peu plus de temps. En effet, on n’appréciait pas que les éléments des dossiers d’une Section se retrouvent dans une autre Section, et de toute façon il n’y avait pas de microscope dans la Section des gargouilles.
Au niveau de sa composition chimique, la corne avait quelques particularités mais elle n’était pas si différente des cornes des licornes domestiques des pâturages locaux : elle était majoritairement composée de calcium, puis un peu de fer, puis un tout petit peu de magnésium, mais il paraîssait que la teneur en licornium de la corne du spécimen #65 était beaucoup plus importante que celle des spécimens locaux. Cela pouvait expliquer la plus grande résistance et le caractère très tranchant de la corne, mais quelque chose disait à Guiliguili que ces caractéristiques avaient une autre explication que la seule composition chimique de la corne. Il fallait creuser davantage, il y avait une autre cause, elle en était sûre.
De toute façon, c’était bientôt la fin de la journée de travail : elle continuerait demain. Elle voulait juste revenir à la gargouille un moment avant de partir, l’intermède avec la corne du spécimen #65 ayant libéré son esprit des idées fixes et lui ayant inspiré une nouvelle approche.
Elle rentra dans la salle des spécimens sans allumer les torches : seule la lumière du soleil couchant rentrant par la fenêtre l’aidait à voir. C’était comme elle le soupçonnait. La gargouille avait récupéré sa forme en chair et en os : elle était allongée les yeux fermés, la tête posée sur les pattes et elle ronflait comme un dragon asthmatique. Guiliguili récupéra la seringue depuis le placard et s’approcha de la cage en faisant attention à ne pas faire de bruits …
La gargouille se transforma en pierre presqu’immédiatement, mais la mission était accomplie : la seringue était enfoncée et vidée dans sa chair. Guiliguili s’efforçât de retirer la seringue, posant même une jambe contre une colonne de la cage et poussant fort pour avoir plus de force, mais la seringue s’obstinait à rester dans le corps de pierre de la gargouille. Soudain, ses efforts furent fructueux. Après s’être levé du sol, car la force avec laquelle elle essayait de retirer la seringue l’avait propulsé en arrière une fois qu’elle avait réussi, elle constata que l’expérience avait été un franc succès : il ne restait plus aucune molécule de pierre, le corps de la gargouille était dorénavant constitué à 100% d’éponge de cuisine.
– Ha, je t’ai eu, espèce de métamorphe ! Cria-t-elle triomphalement en saisissant et tirant son tuyau de barbe légèrement vers le bas.
Cela suffisait pour aujourd’hui, elle pouvait écrire le rapport le lendemain.
Quand elle était arrivée près du portail de sortie, elle leva les bras et se mit a sautiller sur place : c’était le signal sur lequel ils s’étaient mis d’accord. Cinq minutes plus tard, la main de Big Andy se posa par terre devant elle et elle s’assit dessus. Ils avaient rendez-vous pour jouer aux cartes ce soir-là, chez Big Andy comme d’habitude.
Big Andy habitait dans une grotte gigantesque dans la chaîne de montagne située à 60 kilomètres de la ville. Ils mirent environ 15 minutes pour y arriver, Big Andy ayant décidé de marcher d’un pas lent ce jour-là. Guiliguili enleva son casque, ses lunettes de protection et son tuyau de barbe, et elle prit le microphone et la chaise adaptative a l’entrée de la grotte : celle-ci avait la même taille que d’habitude, la sienne. Elle commençait a se demander si d’autres personnes qu’elle rendaient visite à Big Andy.
Big Andy s’assit par terre et la posa par terre aussi, à environ un demi-kilomètre de lui, puis il récupéra son jeu de cartes adaptatif a partir de son placard et posa les cartes par terre entre eux, à un demi-kilomètre environ de lui et à une dizaine de centimètres d’elle. Une fois qu’il avait lâché les cartes, celles-ci se rétrécirent pour prendre leur taille par défaut qui était paramétrée à une hauteur de 1 mètre : c’était plus ou moins la taille de Guiliguili. La largeur se rétrécit également, de sorte à ce que les proportions soient conservées.
« Alors, l’ami, à quoi on joue ce soir ? » Demanda Guiliguili a travers son microphone, et sa voix se réverbéra à travers les haut-parleurs installés aux à divers endroits à la surface, au plafond et sur les murs de la grotte.
« Ça te dérangerait qu’on fasse comme d’habitude ? » Répondit Big Andy, et sa voix ténor bienveillante fit des échos à travers la grotte. « J’ai pas eu l’occasion d’apprendre à jouer à autre chose. »
« Ca me va, j’ai pas eu le temps non plus, » répondit Guiliguili.
Big Andy ne savait jouer qu’à un seul jeu : le Dragon Affamé. C’était un jeu traditionnel des nains du mont Sûd auquel Guiliguili lui avait appris à jouer. Il y avait une pile de cartes au milieu, et chaque joueur commençait avec 7 cartes dans la main. Les cartes individuelles avaient chacune une valeur différente et représentaient les richesses, il fallait en jouer une par tour et en retirer une autre dans la pile du milieu pour la remplacer. Les combinaisons de deux cartes consécutives dans la pile de jeu représentaient diverses pestes qui pouvait attaquer les richesses du joueur suivant, c’est-à-dire, l’obliger a défausser une certaine catégorie de cartes. La combinaison la plus dévastatrice était deux As, c’est-à-dire la carte la moins valable du jeu. Cette combinaison représentait en effet le dragon affamé qui dévore tout sans pitié et qui met donc le joueur suivant hors jeu. Le but était d’être le joueur le plus riche a la fin de la partie.
Et Big Andy était très fort à ce jeu. Il la battait souvent alors qu’elle y jouait régulièrement depuis qu’elle était toute petite, et lui depuis seulement quelques mois. Elle ne comprenait pas pourquoi il ne prenait pas le temps d’apprendre d’autres jeux, notamment des jeux à qui il pourrait jouer en tournoi et devenir un champion.
Ils prirent donc chacun leurs 7 cartes, celles-ci se rétrécissant pour faire 5 centimètres de haut pour Guiliguili, et s’agrandissant pour faire environ 2 mètres de haut pour Big Andy, et se mirent à jouer.
« Dis, Big Andy, j’ai une question bizarre. Est-ce que tu crois à Bigtooth ? » Elle lui demanda alors qu’il venait de lui voler toutes ses 8 via une 7-Valet, combinaison qui représentait une grève générale des nains des 7 mines sous l’égide de leurs 7 généraux, une catastrophe historique qui avait conduit a l’appauvrissement de la production minière pendant plus d’un siècle.
« C’est qui ou quoi, Bigtooth ? » demanda Big Andy.
« Comment ! Tu sais pas ! » s’écria Guiliguili. « On en parle sur toutes les boule-com ces jours-ci, en tout cas celles que j’ai l’habitude de fréquenter. Il paraît qu’il a refait une apparition ! »
« Oh, tu sais, je suis membre d’aucune boule-com », répondit Big Andy en lui posant une Dame-As, une combinaison qui représentait une jeune dragonesse en mal-être sentimental qui ravageait les mines à la recherche de son amoureux disparu : elle devait défausser toutes ses cartes sauf la plus valable.
« On a une boule de cristal commune à notre communauté de grottes ici », poursuivit Big Andy. « Toutes celles qu’on trouve sur le marché sont trop petites pour nous, alors chaque voisin a contribué une somme d’argent pour en faire construire une sur mesure qui serait adaptée a notre taille. Avec cette boule de cristal, on a le temps de consulter sa messagerie, lire les informations, faire un peu de shopping mais on ne peux pas passer des heures sur les boule-coms, sinon ça risquent d’énerver les voisins qui ont aussi leurs affaires dont ils doivent s’occuper. »
Cela paraissait logique. Les géants n’étaient pas très nombreux, et il y en avait encore moins qui étaient aisés. Les boules de cristal coûtaient relativement cher, d’autant plus qu’elles avaient plus de fonctionnalités, et d’autant plus qu’elles étaient grosses. Alors elle pouvait bien s’imaginer qu’une boule de cristal dont la taille leur conviendrait – quand elle y pensait, le diamètre de la boule devait être plusieurs fois sa taille ! – coûterait très, très cher. Mais une idée toute bête lui vint a l’esprit :
« Dis, pourquoi tu n’en achètes pas une qui serait adaptative ? » demanda-t-elle. « Tu a déjà tellement d’objets adaptatifs ! Certes, ça coûterait toujours plus cher qu’une normale, mais moins qu’une boule plusieurs fois ma taille ! »
« Oh, c’était l’idée que j’avais eu au départ », répondit Big Andy en haussant les épaules. « Mais il paraît que les matériaux adaptatifs se marient très mal avec la magie ».
Ils continuèrent a jouer sans beaucoup discuter, si ce n’était des réactions aux événements du jeu, donc beaucoup de protestations de la part de Guiliguili et des rires victorieux à faire trembler la grotte de la part de Big Andy.
« Dis, Big Andy, est-ce que tu as une créature fantastique préférée ? » demanda-t-elle deux matchs (perdus) plus tard. Elle appréciait beaucoup Big Andy et le fait de pouvoir jouer à Dragon Affamé, le jeu de sa communauté avec lui, mais elle l’apprécierait encore plus s’ils avaient plus de points en commun.
« Oh oui ! J’aime beaucoup les Titans ! » répondit Big Andy avec enthousiasme tout en lui posant une Dame-As. « Généralement, les géants ne les aiment pas bien car ils sont plus gros que nous donc vous les petits, vous les admirez plus, mais si tu sais comment leur parler, c’est vraiment des types très sympas ! »
Guiliguili était choquée : être ami avec des Titans ? Le seul Titan qu’elle avait vu était certes magnifique – Big Andy avait l’air d’une souris à côté de lui – mais il était assommé et enchainé : ce n’était pas un être conscient, c’était une créature fantastique dangereuse destinée a être étudiée et exploitée pour obtenir des ressources.
« Dis, est-ce que tu pourrais m’emmener rencontrer tes potes Titans un jour ? » demanda-t-elle.
« Oui, mais il faut qu’on se synchronise pour poser des jours de congés pour ça », répondit Big Andy. « Ils habitent au Pôle Ouest, tu sais, à l’autre bout du monde. Il faut marcher pendant au moins 15 heures pour s’y rendre. »
« Parfait ! » s’écria Guiliguili. « Oh, mille merci, Big Andy, tu es le meilleur ! »
Ils continuèrent a jouer, Guiliguili perdant la plupart du temps : elle se prit très peu de dragons affamés, mais décidément les demoiselles dragonesses au cœur brisé avaient une rancune interminable contre elle ce soir-là. Ils durent s’arrêter a 21 heures car ils travaillaient le lendemain. Big Andy la ramena à la ville et la déposa près de sa caverne comme d’habitude, et elle s’endormit direct, sans allumer sa boule de cristal.


