CHAPITRE 7 : ENTRETIEN AVEC UNE PSY

Sukra et Bierblut furent convoqués et sortirent dans un délai raisonnable, il n’y avait plus que Blutlob qui attendait toujours son tour. Après deux heures de publicité, la chaîne d’info reprit, expliquant qu’un individu cagoulé avait été interpellé à l’entrée du studio et on le suspectait de vouloir porter atteinte à l’existence de l’invité, qu’on avait pris le soin d’envoyer loin de tout danger. Hunter sortit environ deux heures après cette annonce. Il marchait mécaniquement. Il s’assit, fixant le mur en face de lui. Rubinzahn s’assit à côté de lui, lui prenant la main et s’enfonçant légèrement les canines dans sa paume.

– Ils m’ont tout fait revivre, Rubi, dit Hunter d’une voix cassée. Ils ont sorti mon dossier. Tu savais que j’ai créé un vampire hémophiliaque ? Un malheureux existe parce que j’ai pas pris le temps de réfléchir aux conséquences de ce que je faisais !

– Oui, répondit Rubinzahn avec douceur. Mais tu as été puni, tu n’es plus le même vampire. Ils n’avaient pas à te rappeler avec autant de violence des actes passés. L’interdiction de porter un prénom pendant 500 ans suffit largement.

– Tu es trop gentil, Rubi, dit Hunter. Tu mérites vraiment mieux que moi.

– Arrête de dire des choses pareilles ! Protesta Rubinzahn.

À ce moment-là, une psychologue en robe col V bleu minuit se dirigea vers eux. Elle avait les cheveux noirs bouclés, et des lèvres encore plus noires que ses cheveux.

– Je cherche Blutlob le Banal, dit-elle.

– C’est moi, annonça Blutlob, et elle le dirigea vers une salle. Tous les éléments du décor y étaient d’un rouge très relaxant. Il s’assit sur une chaise, et la psychologue s’assit sur un tabouret en face de lui.

– Je m’appelle Ferritine la Freuduleuse. Comme vous le savez, nous sommes là pour évaluer comment vous avez été affectés par les événements récents. Mais pour faire mon travail correctement, j’aurais d’abord besoin d’en savoir plus sur votre passé. Vous occupez actuellement une position honorable au sein de la multinationale Sang+, que faisiez-vous avant ?

Blutlob n’avait pas très envie de parler de son passé. Mais vu ce qui était arrivé avec Hunter, il préférait répondre franchement (même s’il n’y avait rien qui méritait l’attention au point qu’on fasse un dossier sur lui).

– Eh bien, avant, je travaillais comme livreur pendant un bon siècle, dit-il.

– D’accord, dit la psychologue sans aucune trace de jugement dans sa voix, ni sur son visage. Aviez-vous connaissance d’individus aux convictions anti-cuve autour de vous à cette époque de votre existence ?

– Oui, répondit Blutlob avec un peu d’appréhension. Mais ce n’étaient pas des radicaux. Ils faisaient juste des jeûnes de temps en temps. Mais j’avais également des amis qui étaient favorables aux cuves. À vrai dire je n’y prếtais pas vraiment attention.

Il tut le fait qu’il ne s’intéressait toujours pas aux questions politiques de façon approfondie. Il se tenait au courant seulement pour éviter d’avoir des ennuis et d’importuner les autres.

– Je vois, dit la psychologue encore sans jugement. Êtes-vous devenu vampire longtemps après le tournant malthusfératien ou l’étiez-vous déjà avant ?

Il allait donc revisiter une période encore plus sombre de son existence. Il hésita à répondre.

– Avant. Bien avant. J’existe en effet depuis le 15e siècle anno inimici, dit-il enfin.

– Intéressant, racontez-moi tout, dit la psychologue avec un petit sourire au coin des lèvres. Commencez par votre premier souvenir de vampire.

– Eh bien, l’humain à qui mon corps appartenait habitait un petit village du canton de Berne, répondit Blutlob. Un soir, alors qu’il était âgé d’une trentaine d’années, il a dormi dans son lit et à minuit … je me suis réveillé. J’avais faim … ou soif. Les deux sensations se confondaient. J’ai senti une odeur appétissante venant de la chambre voisine. Un vieux couple y dormait, vraisemblablement les parents de l’humain que j’étais autrefois, car – je me souviens – aucune fille du village n’avait accepté d’épouser mon homologue humain, et il était coûtume de rester chez ses parents jusqu’au mariage. Donc, j’ai vu ce vieux couple en train de dormir, et sans vraiment comprendre pourquoi ni comment, je leur ai sauté dessus et je leur ai enfoncé les dents canines dans le cou l’un à la suite de l’autre et je les ai vidés de leur sang. Les jours suivants, je sortais de chez moi et je trouvais d’autres victimes. Ils ont pas tardé à trouver l’origine du fléau et ils ont mis le feu à la maison que j’habitais. J’ai dû prendre la fuite.

– C’est assez curieux … qu’avez-vous fait ensuite ?

– Je me suis caché dans la forêt, me nourrissant du sang d’humains errants qui s’y perdaient, répondit Blutlob. J’ai vécu ainsi pendant des siècles jusqu’à croiser un de mes semblables qui m’a dit de le suivre, qu’il y en avait d’autres comme nous. Il m’a emmené vivre dans un autre village avec trois autres vampires. C’était une décennie avant la fondation de Malthusferatu & Sons. Nous chassions les humains en groupe, et je me nourrissais bien mieux que quand j’étais seul. Tout a changé quand Malthusferatu & Sons a introduit les brevets. Nous ne pouvions pas payer le montant nécessaire pour un brevet, donc nous en avons chassé un sans … et l’un de nous s’est fait punir.

Sa voix devint aiguë et il se tut. La psychologue ne dit rien. Il reprit au bout d’un moment.

– Cela a brisé notre groupe, et je me suis retrouvé seul. Oh … j’ai très peu de souvenirs du siècle qui a suivi, si ce n’est la soif permanente. Jusqu’à trouver mon travail de livreur.

Il redevint muet.

– Mais vous avez un travail honorable maintenant, dit la psychologue d’une voix consolante. Vous devez être fier de vous, vous avez fait du chemin.

Blutlob ne dit rien.

– Je ne vais pas vous embêter plus longtemps, dit la psychologue au bout d’un moment. J’ai une dernière question pour vous : quelle a été votre motivation pour participer à ce concours ?

– Vous êtes … vous êtes soumis au secret professionnel ? Demanda Blutlob d’une voix faible.

– Bien sûr, sauf si ce que vous me dites me laisse penser qu’il y a une menace pour notre espèce, répondit la psychologue.

– Eh bien, il y avait une motivation personnelle derrière tout cela, avoua Blutlob. Je suis … je suis amoureux de Kindi et je voulais la revoir.

Il avait de nouveau une voix de fausset. La psychologue sourit d’une façon qui se voulait bienveillante, mais qui était, somme toute, plutôt décontertante puisque ses lèvres noires donnaient l’impression que ses dents blanches brillaient comme le soleil.

– Et vous lui avez dit tout cela ? Voulait-elle savoir.

Blutlob baissa la tête :

– Non.

– Vous savez, les dernières recherches montrent qu’il est très important pour tout vampire d’avoir un minimum de connaissances sur le vampire ou la vampire qui l’a créé, dit-elle avec un sourire plus discret et une bienveillance professionnelle. C’est pour cela qu’on conseille maintenant que les nouveaux vampires passent au moins une soirée avec leur géniteur. Vous n’avez pas connu cela. Malheureusement, ce problème était très courant à l’époque de votre création. Des études récentes montrent un lien très fort entre le fait de ne pas connaître le nom de son géniteur et le manque d’assertivité plus tard dans son existence de vampire. Mais ce n’est rien d’insurmontable, même si cela demande des efforts.

Et c’était fini, comme elle l’avait promis. Avant qu’il ne sorte de la pièce, elle ajouta :

– Et ne vous inquiétez pas au sujet de Kindi Küsküs. Elle a vécu quelque chose de très difficile. La guérison va être lente. Mais mes collègues estiment qu’elle a toutes les chances de s’en remettre complètement au bout d’une cinquantaine d’années.

En sortant, il n’y avait plus grand monde dans le hall de l’hôtel, à part Hunter et Rubinzahn qui étaient toujours là où il les avait laissés. Blutlob s’assit à côté de Hunter, lui mettant la main sur l’épaule. Il ne dit rien, mais c’était comme s’il s’était débarrassé d’un lourd fardeau.

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