Ils arrivèrent deuxième parmi les unités issues du secteur agro-alimentaire. Ce fut l’unité de La Crue Rouge qui remporta la première place, et le privilège de pouvoir travailler avec Kindi, de pouvoir passer du temps avec elle. Dans la salle de conférences, le comité de sélection expliqua son choix ainsi (Blutlob n’écoutait qu’à moitié): rapidité … les médecins ne veulent pas perdre leur temps à tout expliquer … polyvalence …
Tout cela pour rien. Il ne lui avait pas parlé depuis la conversation du premier soir. Il n’allait plus jamais la revoir. Le management de Sang+ n’allait pas être content non plus : seul le nom des gagnants allait être annoncé à la TV, donc aucune possibilité de rayonnement à l’international pour Sang+, même en arrivant deuxième.
Ses collègues, bien qu’un peu découragés, n’avaient pas le moral aussi bas que lui.
– Bon, on n’est pas les premiers, mais on sait maintenant où était le problème, dit Sukra, plutôt enthousiaste. S’il y a une prochaine fois, on sera sans doute les gagnants !
Blutlob ne dit rien. Rubinzahn, voyant à quel point il se sentait mal, vint s’asseoir à côté de lui.
– Blutlob, mon cher ami, tu ne vas pas travailler avec elle. Pas dans l’immédiat, en tout cas. Mais rien ne nous empêche de prolonger notre séjour de quelques jours. Nous pouvons visiter les environs, et tu pourras passer du temps avec elle, dit-il. Je prendrai en charge tous les frais.
Tout le monde sauf Blutlob fit un calin à Rubinzahn. Blutlob, engourdi par son tourment intérieur, ne fut pas capable d’autre chose qu’un petit sourire en guise de signe de reconnaissance. Tout le monde se retira ensuite dans son cerceuil ou son linceul.
Le groupe de travail commençait son travail dès le lendemain, à 18 heures et terminait à 23 heures. Si Blutlob voulait donc lui parler, il fallait attendre la fin de la soirée de travail. Ses collègues décidèrent d’aller au sauna de l’hôtel pour passer le temps, et ils l’emmenèrent avec lui. Il était 18 heures et demi, ses collègues s’étaient déshabillés et entrés dans le sauna. Lui faisait tout très lentement depuis son réveil, et il était en train de galérer à enlever ses chaussures lorsqu’il entendit des hurlements et des cris venant de l’extérieur. Son cœur fit un bond, et la léthargie qui le ralentissait pire que le marathon aérien annuel de Transylvanie le quitta subitement. Il courut dehors, portant son seul maillot de bain et la chaussure qu’il n’avait pas encore réussi à enlever. Il ne savait pas encore que la scène brutale qu’il allait voir était la première de toutes celles qui allaient lui rester à jamais gravées dans la mémoire.
Deux vampires costauds tenaient un vampire qui n’avait plus de mains et hurlait. Blutlob crut reconnaître le visage d’un membre de l’unité de contrôle de qualité de sang de La Crue Rouge. C’étaient en effet les mêmes traits de visage, mais ce n’était pas le vampire calme et civilisé qu’il avait vu l’autre jour. Ce vampire avait le regard d’un fou, et il criait « ce n’est que le début ! Vous ne pouvez pas nous arrêtez ! » et il faisait tous les mouvements possibles pour se libérer, en vain : les vampires qui le tenaient avaient réussi à lui mettre un collier anti-chauve-souris.
Mais si c’était bien le salarié de La Crue Rouge, c’est qu’il assistait à la séance de travail. Avec Kindi. Que s’était-il passé ? Qu’avait-il fait ? Et Kindi, que lui était-il arrivé ?
Blutlob courut vers la salle de travail, mais des vampires costauds qui surveillaient l’entrée de la salle le retinrent avant qu’il ne pût franchir la porte. Cela ne l’empêcha pas de voir ce qui se passait à l’intérieur. Plusieurs vampires étaient blessés, et la vampire blonde qui avait conduit l’entretien avec leur unité était étalée sur la table, immobile, l’os de son crâne et ses cervicales visibles. Derrière elle, Kindi fixait son cadavre, immobilisée, les yeux grand ouverts, blessée au niveau de la joue gauche.
C’était un attentat à l’eau bénite, perpétué par le salarié de La Crue Rouge, un dénommé Ted J. Kassos. Il y avait un anéanti, la vampire blonde, et une douzaine de blessés, la moitié des vampires présents dans la salle. La cible principale avait été Kindi. La vampire blonde avait voulu intervenir et la protéger, prenant la majeure partie de l’eau bénite sur elle et perdant ainsi l’existence. On fit appel à l’entreprise de sécurité canadienne Dent & Défense pour venir surveiller et interroger Ted J. Kassos, mais il ne voulait pas révéler par quelle voie il avait réussi à transporter l’eau bénite dans la salle. Il avoua seulement avoir des convictions anti-cuve très prononcées, et avoir infiltré La Crue Rouge afin de mettre en oeuvre son projet meurtrier. C’était un véritable illuminé, se proclamant fier d’avoir perdu ses mains pour sa cause, et regrettant seulement que ce fut Lipidetta la Lorgneuse, directrice de communications chez Malthusferatu & Sons, qui avait péri, et non sa cible principale, c’est-à-dire la pauvre Kindi.
L’entreprise Dent & Défense imposa une interdiction de circulation pendant deux semaines. Ses soldats surveillaient toutes les entrées et sorties de l’hôtel. Elle avait également fait venir quelques-uns de ses psychologues afin d’offrir du soutien psychologique aux victimes de l’attentat et dresser un profil psychologique des présents.
Blutlob, Bierblut, Sukra et Rubinzahn étaient assis dans le hall de l’hôtel en attendant que le prochain d’entre eux soit appelé pour son entretien psychologique. Rubinzahn avait déjà passé le sien qui avait duré une trentaine de minutes. Hunter avait été appelé quatre heures plus tôt et il n’était toujours pas revenu. Pour passer le temps, ils regardaient la chaîne info de la TV. Ils n’étaient pas d’humeur à discuter.
Lady Loveteeth, portant sa robe noire moulante habituelle, était seule sur le plateau.
– … nouveau scandale qui pourrait s’avérer très onéreux pour La Crue Rouge. Les experts soupçonnent maintenant les anti-cuve radicalisés d’avoir été derrière l’incident avec l’enfant-vampire, survenu il y a quelques mois. Un développement inquiétant d’un mouvement idéologique qui, malgré les nombreuses conversions sans brevets urvenues ces dernières décennies, n’avait pas encore pris pour cible les vampires eux-mêmes. Pour creuser ce point, nous recevons aujourd’hui l’intellectuel américain Hardin le Hardon sur le plateau.
La caméra montrait maintenant le Baron de Bloodbath, habillé avec toujours autant de classe, et Hardin le Hardon, un vampire brun, portant des lunettes rondes et des habits que l’on pourrait qualifier de miteux même pour une petite fête entre amis, encore moins un plateau de TV. Ils étaient assis sur des pouffes oranges.
– Bonjour, M. Le Hardon.
– Bonjour, M. Le Baron. Je vous remercie de m’avoir invité à parler à la TV.
– Vous êtes auteur du bestseller « Tragédie des Humains », un essai édifiant qui étaye le point de vue malthusferatien. Quel est votre point de vue sur les anti-cuve ?
– Mon cher Baron de Bloodbath, je suis tout aussi choqué que vous à la suite des événements survenus récemment qui m’ont bousculé au plus profond de mon être. Si je suis bien évidemment un défenseur des idées de Malthusferatu, je dois souligner qu’il y a également des anti-cuve qui exercent leur droit à la liberté d’expression sans nuire à aucun vampire.
– Vous n’entendez pas par là défendre les actions des renégats qui ont participé à la chasse sans permis et la conversion illégale de plus d’un millier d’humains en vampires ?
– Non, bien sûr que non. Je parle de ces vampires discrets qui ont été réceptifs à l’enjeu soulevé par le regretté Malthusferatu sans vouloir prendre part à la révolution dont il a allumé l’étincelle. Je parle de ces vampires qui, vivant souvent en petits groupes en marge de la société, s’imposent des périodes de jeûne pour se nourrir le moins possible, ou se partagent à plusieurs un humain, tout dans le respect des règles. Je tiens à souligner que tous ne sont pas des sauvageons comme l’auteur de l’attentat horrifiant survenu il y a quelques jours.
– Vous soulevez un point important, pourriez-vous …
À ce moment-là, la porte d’une salle s’ouvrit. Kindi sortit, suivie d’un grand psychologue maigre aux cheveux roux. Elle avait toujours ce regard défocalisé, comme si elle voyait quelque chose au-delà du mur qui se trouvait à cinq mètres d’elle. Elle se dirigea vers sa chambre. Le psychologue se dirigea vers leur groupe.
– Excusez moi, dit-il. Est-ce que l’un de vous serait Vène le … mais j’hallucine ! Rubi ?
À ce moment-là, Rubinzahn, qui avait toujours son attention sur la TV, regarda le psychologue.
– Euh … c’est toi, Hémomnèse ? Demanda-t-il. Que fais-tu ici ? Tu travailles pour Dent & Défense maintenant ?
– Oui, répondit Hémomnèse. Et toi, puisque tu es ici, j’imagine que tu as un travail salarié maintenant ? Dans quel secteur tu travailles ? Dis-donc, ton argent s’est enfin épuisé ?
– Je fais du contrôle de qualité maintenant, pour la simple raison que je trouve cela intéressant comme travail, répondit Rubinzahn, puis il regarda ses collègues qui le fixaient d’un regard interrogateur. « Avant mon travail chez Sang+, je travaillais comme bénévole dans une association genevoise de réhabilitation d’anti-cuve. C’est là que nous avons fait connaissance, moi et Hémomnèse ».
– Oui enfin, c’était moi et et les autres qui faisions tout le travail de réhabilitation à proprement parler. Toi, t’avais jamais la patience nécessaire pour ceux qui étaient toujours à fond dans leurs idées marginales, dit Hémomnèse, puis il s’adressa aux autres. « Mais Rubi était quand même indispensable. Une fois qu’on les avait guéri de leurs idées marginales, il leur trouvait toujours un emploi respectable, et il les accompagnait dans leurs efforts pour s’intégrer à la société ».
– D’ailleurs, puis-je te demander un service ? Demanda Rubinzahn. Cela fait des heures que mon bien-aimé se fait interroger. Il a un passé lourd à assumer. Il était anti-cuve et il a converti un nombre important d’humains illégalement. D’ailleurs, je pense qu’il n’y a que deux ou trois criminels qui en ont converti plus que lui. Mais il a changé, tu peux me croire. Tu me connais. Tu sais quelles sont mes convictions. Je ne veux pas qu’il ait des ennuis à cause de ce malheureux concours de circonstances.
– D’accord, je vais en parler à mes collègues, dit Hémomnèse, souriant et laissant voir ses canines pointues. Bon, j’y vais, je dois trouver quelqu’un …
Et il partit voir un groupe de vampires un peu plus loin.
Blutlob et ses collègues retournèrent leur attention sur la TV. Le Baron de Bloodbath était toujours en train d’interviewer Hardin le Hardon.
– M. Le Hardon, pourriez-vous résumer le message principal de votre livre pour les vampires qui ne l’ont pas lu ?
– Les humains sont une ressource limitée, alors il faut s’en servir avec parcimonie et de façon controllée, en passant par les brevets. Sinon, cette ressource précieuse s’épuisera et l’ensemble de la communauté des vampires payera les frais de l’égoïsme de quelques-uns.
– Quel message on ne peut plus sage ! Alors, chers téléspectateurs, si vous n’avez pas encore lu son livre …
Le Baron de Bloodbath ne regardait plus la caméra mais derrière la caméra, comme s’il lisait un message sur une pancarte. Hardin le Hardon dirigea son regard vers le même point et il sursauta.
– Comme je le disais, chers téléspectateurs, si vous n’avez pas encore lu son livre, lisez-le ! Nous allons maintenant mettre fin à cette interview. Nous vous remercions d’être venu, M. Le Hardon.
– Je … je vous remercie pour l-l’invitation, répondit Hardin le Hardon, qui était en train de frémir.
Et la TV passa à la publicité.

