Un mois après leur retour, les convocations devant le comité de sélection s’entamèrent. Leur choix de Rubinzahn en tant que représentant s’avéra fructueux : son intelligence, ainsi que sa façon très aristocratique de se porter impressionnèrent le comité de sélection, lui-même composé à majorité de vampires intelligents et aristocratiques.
Ils étaient donc la meilleure équipe de leur multinationale. Ils savaient maintenant que quatre autres entreprises, les multinationales La Crue Rouge et Blood Aggregation Technologies, l’entreprise familiale française SARL La Déchiquéterie et la startup russe I LOV’ KROV’! avaient également formé leurs équipes d’experts issus du secteur agro-alimentaire dans le but d’intégrer le groupe de travail autour de Kindi. La prochaine étape, c’était d’être les meilleurs parmi ces équipes. C’était de la convaincre elle, Kindi, que c’était leur équipe qui devait travailler à ses côtés.
Pour franchir cette dernière étape, ce dernier entretien avec ce dernier comité de sélection, il fallait se rendre en Turquie. La veille de leur départ, ils firent la connaissance de Laura, l’amoureuse de Sukra, qui était venue dire au revoir à sa bien-aimée. Devenue vampire dans le respect des règles deux semaines plus tôt, elle venait de décrocher un travail en tant que responsable de communications interculturelles au sein de la filiale Sang+ de Wilderswil. Par conséquent, elle ne pouvait pas encore prendre de jours de congés et accompagner Sukra en Turquie. Elle était petite, mince, ses cheveux étaient courts et ses dents étaient d’une blancheur d’autant plus brillante par leur contraste avec sa peau grisâtre. Sukra lui fit un baiser qui semblait interminable, puis tout le monde rentra chez lui pour se préparer pour le voyage.
Le voyage dura quelques jours. Sur la route, ils firent un arrêt en Styrie afin de visiter un monument érigé en hommage à la légendaire comtesse Mircalla Karnstein. À leur arrivée à Ankara, ils atterrirent, comme prévu, sur la plaine désignée comme étant le Chiroptérodrome officiel de l’événement. Un comité d’accueil, composé d’honorables vampires turcs aux sourires francs et sanglants, vêtus de fez et de moustaches traditionnelles du pays, les attendait près de la piste d’atterrissage. Ils furent conduits dans un hôtel souterrain au décor et au meubles très luxueux, vestiges du passé ottoman du pays. Ils y firent la connaissance des autres équipes, du secteur médical comme du secteur agro-alimentaire. Pour se détendre après un long voyage, tout le monde alla fumer du chicha dans le bar de l’hôtel. C’était une nouvelle expérience pour Blutlob, qui apprécia la façon dont les fumées de sang lui caressaient les poumons. Ensuite, il était temps d’aller écouter le programme de la semaine dans la salle de réunion. C’est à ce moment-là que Blutlob aperçut Kindi dans le brouhaha, toujours aussi belle que dans ses souvenirs. Il s’approcha d’elle avec appréhension. Elle le vit et elle sourit.
– Ne vous-ai je pas déjà vu quelque part ?
S’il lui avouait tout, elle devinerait peut-être le fond de sa pensée.
– Eh bien, si vous aussi vous le pensez, cela doit être vrai ! Dit-il.
Après un moment de réflexion, elle dit :
– Attendez … n’êtes-vous pas ce charmant suisse qui était venu passer ses vacances en Norvège il y a quelques années ?
Son coeur fit un bond. Elle se souvenait de lui ! Il répliqua :
– C’est donc là que nous nous sommes rencontrés … Kindi, si je ne me trompe pas ?
– Tu as une très bonne mémoire. Dit-elle en souriant. Quelle coïncidence, qu’on se retrouve ici !
– Eh oui, une heureuse coïncidence ! Il mentit. Ma multinationale a décidé que ce serait bien pour sa réputation d’envoyer une équipe travailler sur ce projet, donc nous y voilà.
Il fit signe de la main vers ses collègues.
– Eh bien, je vous souhaite bonne chance ! Dit-elle en souriant.
On leur demanda ensuite d’entrer dans la salle de réunion. Blutlob la remercia donc et revint vers ses collègues.
– Je vois pourquoi t’as craqué pour cette nana, remarqua Bierblut alors qu’ils rentrèrent dans la salle et prirent leurs places.
La première oratrice était déjà sur le podium. Un vidéoprojecteur accroché au plafond projetait sur l’écran derrière elle des lettres exotiques d’un alphabet onduleux ainsi que le très célèbre portrait de Malthusferatu vu de profil. Quand tout le monde était installé, l’oratrice commença son discours :
– Vénérables vampires. Bienvenus. Je suis Hiruko la Hiragana, Fils de Malthusferatu, et je suis directrice générale chez Malthusferatu & Sons. Comme vous le savez, avec les autres acteurs des secteurs agro-alimentaire et médical, notre rôle est de contrôler l’explosion de la population des vampires, empêcher la décimation de la population humaine qui constitue notre principale source de nourriture, et assurer que les nouveaux vampires auront une bonne qualité de vie et auront accès à une nourriture de qualité. Malheureusement, il y a parfois des anomalies qui passent à travers les mailles du filet. De nouveaux vampires qui sont nés sans brevet. Comme vous le savez, dans ce type de situation, notre politique consiste à punir le criminel et non la victime, puisque celle-ci risque de toute façon d’avoir une qualité de vie moindre, étant donné qu’elle ne remplit pas nécessairement nos critères visant à assurer une conversion sans encombres en vampire. Cependant, ce qui s’est passé au mois de mai de cette année était particulièrement grave. Un enfant a été converti en vampire, et nous n’avons toujours pas trouvé l’auteur du crime. C’est inexcusable, car si nous essayons au maximum d’éviter de convertir les drogués et les alcooliques …
Blutlob sentit Bierblut se crisper à côté de lui.
– … étant donné que le résultat est complètement aléatoire, convertir un enfant relève d’un niveau d’irresponsabilité inégalé. Non seulement le vampire résultant n’a pas les capacités cognitives nécessaires pour comprendre ce qui lui arrive, il n’a pas non plus la retenue nécessaire pour ne pas se jeter sur le premier humain disponible et lui sucer le sang. Cela pose donc un danger pour notre espèce qui, comme vous le savez, n’a commencé à proliférer que depuis que nous avons réussi à maîtriser cette pulsion destructrice. Cela nous a mis dans la situation difficile et dangereuse de devoir détruire cet enfant vampire. Nos normes de sécurités et nos manières de les imposer commencent à dater, elles ne correspondent plus à la situation actuelle. C’est pourquoi nous vous avons conviés ici. Nous avons besoin des meilleurs d’entre vous afin de mettre en place de nouvelles normes et réfléchir à de nouvelles façons de les imposer. Sur ce, je vous remercie de votre attention et je laisse la parole à la brillante Kindi Küsküs, sans qui cet enfant n’aurait pas été découvert suffisamment tôt pour pouvoir endiguer le danger.
Kindi prit alors la parole, son nom et une image de deux mains se touchant du bout d’ongles longs, noirs et pointus, affichée derrière elle.
– Vénérables vampires, je suis Kindi Küsküs et je représente la multinationale moyen-orientale Ittisal, qui a pour mission la découverte et l’intégration de nouveaux vampires dans notre communauté. Comme vous le savez, quand on passe par le brevetage, cela passe très bien : on sait qu’il y aura un nouveau vampire à tel endroit, le nouveau vampire sait en général qu’il vient de devenir un vampire, c’est une tâche facile. Lorsque cela est fait de façon illégale sans passer par le brevetage, c’est un peu plus délicat : on doit d’abord trouver le vampire en question qui n’est pas nécessairement au courant de ce qui lui arrive. Il peut aussi avoir hérité de certains problèmes de son homologue humain, qui vont lui rendre l’existence difficile. Mais des fois ces problèmes font que l’existence en tant que vampire est un véritable cauchemar, ou met en danger notre communauté. Dans ces cas de figure, nous sommes obligés d’avoir recours au pire, c’est-à-dire les éliminer. Nous devons donc, d’un côté, mettre à jour les normes de brevetage, et réfléchir à la façon dont nous devons dissuader et punir les renégats responsables de ce genre de dégâts. J’ai été choisie comme chef du groupe de travail qui étudiera ces sujets. Je tiens à remercier Malthusferatu & Sons de la confiance dont ils ont fait preuve envers moi à travers ce choix, ainsi qu’à Ittisal de m’avoir donné l’opportunité d’en arriver là. Je laisse maintenant la parole à Nicocas le Normal-supérieur de Malthusferatu & Sons qui vous expliquera la procédure de sélection.
L’orateur suivant était un vampire aux cheveux roux, longs et frisés, vêtu d’un manteau non sans ressemblances à celui porté par le roi Louis XIV dans son célèbre portrait par Hyacinthe Rigaud. Le point d’origine de sa voix se situait entre sa bouche et son immense nez, trône d’une paire de lunettes rondes et dorées :
– Nous allons vous laisser un jour pour vous reposer, découvrir les environs et réviser si besoin. Après-demain soir, vous devez être présents dans le hall de l’hôtel à 9 heures du soir. Nous allons alors appeler chaque équipe dans une pièce séparée, où il doit passer un entretien avec des représentants du comité de sélection. Le comité de sélection passera le reste de la nuit à délibérer, et nous vous informerons des résultats le lendemain à 6 heures du soir. Vous êtes libres de rester quelques jours et de découvrir la ville par la suite, mais les frais de l’hôtel seront à votre charge.
C’était la fin du meeting. Ils allèrent récupérer la clé de leur chambre à l’accueil, où on leur demanda s’ils préféraient avoir des cercueils occidentaux classiques ou des linceuls locaux comme lieu de repos. Hunter et Rubinzahn prirent un cerceuil double. Seul Blutlob choisit le linceul oriental, souhaitant s’imbiber autant que possible de cette culture qui l’avait façonnée, elle. Kindi. Cependant, il ne put en profiter avant quelques heures : avec son équipe, ils décidèrent de réviser à fond les techniques de dépistage les plus récentes pour mettre toutes les chances de leur côté. Lorsqu’il se retira enfin dans son linceul, Blutlob mit du temps à s’habituer à avoir le tissu si près de son corps et il eût peur d’avoir commis une folie en choisissant d’expérimenter avec un lieu de repos qui ne lui était pas familier la veille d’un jour si important. Mais au bout d’une demie-heure, il s’habitua à la caresse douce du tissu funèbre, et il trouva cela même confortable et très ergonomique de pouvoir facilement changer de position en dormant dans son linceul, à l’inverse du cercueil qui était conçu pour dormir sur le dos.
Le lendemain, ils furent conduits dans une pièce pour un entretien avec trois personnes du comité de sélection, dont Nicocas le Normal-supérieur, mais pas Kindi.
– Donc. Vous travaillez pour la multinationale Sang+, qui est effectivement très réputée à l’internationale pour la qualité de leur sang, commença une vampire blonde italienne aux yeux verts perçants. Que pouvez-vous me dire des standards internationaux du sang ?
– Eh bien, avant de mettre un humain en cuve, nous testons son sang pour toutes les maladies figurant dans le MSIS-7.2 qui est, comme vous le savez, la dernière version du manuel des standards internationaux du sang, sortie au mois de mars de cette année, répondit Sukra avec professionalisme. Après la mise en cuve, nous vérifions que le liquide contenu dans chaque fiole qui nous parvient est du sang et n’est que du sang, car il arrive parfois que d’autres liquides du corps humain y soient mélangés. Nous ne savons pas ce que font nos scientifiques pour que cela arrive.
– Vous ne vous entretenez donc pas souvent avec vos collègues responsables de l’extraction du sang ? Demanda Nicocas le Normal-supérieur.
– Nous discutons avec eux lors des congrès annuels de Sang+, répondit Rubinzahn, le reste du temps nous évaluons simplement le résultat de leur travail qui nous parvient via un tuyau stérilisé.
– Donnez-nous des exemples de maladies à dépistage obligatoire figurant dans le MSIS-7.2, reprit la vampire blonde.
– Eh bien, il y a notamment la leucémie, l’hémophilie qui y sont depuis la version 5.1 au moins, répondit Hunter. Et depuis la version 6.5, il est préconisé de tester pour le SIDA aussi.
– Très bien, dit le troisième membre du comité de sélection, un vampire aristocratique aux cheveux argentés et une barbe de bouc. Pourriez-vous nous dire pourquoi vous êtes tenus de faire ces tests ?
– Dans le cadre de notre mission au sein de Sang+, c’est pour assurer que nos clients dégusteront un sang qui est tout aussi sain que savoureux, répondit Bierblut.
– Oui, nous comprenons, répondit Nicocas le Normal-supérieur. Mais pourquoi faire des tests de dépistage sur le sang d’un humain ?
– Comme l’a souligné mon collègue, nous le faisons avant tout avec le bien du consommateur en tête, répondit Blutlob, comprenant là où il fallait en venir. Mais plus généralement, dans la mesure où il n’est pas exclu que l’on transforme certains humains en cuve en vampire à la fin de leur période d’utilité, il faut éviter de créer des vampires avec des maladies et des handicaps insurmontables.
– Oui, continua Hunter. Après tout, la durée de vie d’un humain en cuve est tellement longue que nous avons tendance à oublier que lorsqu’ils dépassent leur période d’utilité en cuve, nous les libérons et en règle générale, nous les laissons devenir des vampires comme nous. Nous avons donc la responsabilité de leur assurer une existence de vampire épanouie.
– Sauriez-vous nous donner des exemples de ce qui pourrait mal se passer si un humain atteint d’une maladie à dépistage obligatoire devient un vampire ? Demanda le vampire aristocratique.
– Il y a quelques années, on n’arrêtait pas d’entendre parler de ce pauvre vampire séropositif, répondit Bierblut. C’était très médiatisé, ils en parlaient même sur la chaine de cuisine ! Le malheureux a fini par avoir tant de maladies atroces capables de tuer un humain sans pouvoir guérir qu’il avait demandé d’avoir recours à un pieu-dans-le-coeur assisté …
– Oui, je me souviens aussi ! Continua Blutlob. Quel scandale ! Ils n’arrêtaient pas d’en parler, c’était très controversé.
– Vous êtes visiblement très au courant de l’actualité, dit la vampire blonde. Nous n’avons pas le moindre doute que vous savez que la drépanocytose figure aussi dans la liste des maladies à dépistage obligatoire, pourriez-vous nous dire pourquoi ?
Silence.
– Nous faisons les tests à titre de précaution, bien sûr, répondit enfin Rubinzahn au bout d’un moment. Mais cela fait des décennies que cela ne pose plus aucun problème.
– Oui, mais pourquoi cela posait un problème il y a des décennies ? Demanda Nicocas le Normal-supérieur.
Encore un moment de silence.
– Qu’est-ce que vous savez sur l’anémie ? Demanda enfin la vampire blonde après avoir constaté qu’aucun d’entre eux ne savait répondre à la question.
– Cela figure dans le MSIS depuis la version 5.3 à titre de maladie à dépistage obligatoire, répondit Hunter.
– Oui, les quelques vampires anémiques qu’il y a eu ont du être anéantis aussi, répondit Sukra. Il leur manquait toujours du sang et ils devaient toujours en consommer davantage, cela épuisait les ressources alimentaires et soumettait leur proches à une situation de pénurie alimentaire.
Il y eut quelques questions de plus. Ils étaient très câlés sur les aspects techniques, mais les représentants du comité de sélection les interrogeaient aussi sur les cas de maladie qu’il y avait eu, ce à quoi ils ne savaient pas toujours répondre.
En sortant de la salle, Bierblut remarqua : bon, malgré leur insistance bizarre sur les études de cas, je dirais qu’on s’en est quand même pas mal sorti !
– Oui, dit Blutlob, à moitié content et à moitié déçu. Il reste plus qu’à espérer qu’aucun des autres groupes s’en est mieux sorti que nous.


