Un mercredi matin dans un tribunal de province, alors que le mois de février touchait à sa fin, un avocat intervena avec conviction :
-Monsieur le Juge, je soulève une objection à propos de la véridicité de la vidéo. En effet, si nous mettons la vidéo sur pause à 12 secondes et 480 millisecondes et 37 microsecondes, nous remarquerons que Monsieur C. semble avoir temporairement acquis une troisième jambe. A 15 secondes et 9 millisecondes pile, nous voyons clairement que ses yeux s’approchent de manière comique comme s’il devenait cyclope. Monsieur le Juge, cela est une preuve limpide que cette vidéo a été générée par l’Intelligence Artificielle, dans le but de nuire à la bonne réputation de mon client !
-Madame O., représentée par le Maître U., présente dans le public a avoué être à l’origine de cette vidéo. Madame O., veuillez avancer à la barre !
-Bien entendu, Monsieur le Juge. Pour tout vous dire, il était prévu cette vidéo soit diffusée dans un cercle restreint. Il n’était jamais dans l’intention de ma cliente de nuire à la réputation publique de Monsieur C.
-Veuillez élaborer, Madame O.
-M. le Juge, je dois vous avouer que l’ampleur prise par cette vidéo me dépasse. En toute franchise, je n’affectionne pas particulièrement mon collègue Monsieur C. C’est un individu au caractère belliqueux que nous préférons éviter si nous n’avons pas besoin de son expertise pour la tâche à accomplir. La vidéo était une simple plaisanterie entre collègues. Nous devions nous imaginer une chose qu’une personne n’a pas faite, mais qui ne choquerait personne si elle l’avait faite. Nous avons pris une vidéo trouvée sur internet, et nous nous sommes servis de l’intelligence Artificielle pour substituer la tête de Monsieur C. à la tête de l’agresseur. Par ailleurs, Monsieur C. n’est pas le seul de nos collègues ayant fait l’objet d’une vidéo pareille, nous ne l’avons pas pris à part.
-Merci de votre témoignage, Madame O. Vous avez retrouvé et transmis à nos Enquêteurs la vidéo originale. Je propose que nous la visionnions.
-Je demande que nous visionnions à nouveau cette vidéo en nous arrêtant à environ 12 secondes et 480 millisecondes et 37 microsecondes ! Voilà, merci bien ! Monsieur le Juge, regardez-bien ! La même anomalie anatomique que tout à l’heure ! Cette vidéo est elle-même générée par l’intelligence Artificielle !
-Monsieur le Juge, la personne ayant mis en ligne cette vidéo originale est également présente parmi nous. Je propose que nous donnions la parole à Monsieur P. afin qu’il nous en dise plus sur cette vidéo. Il est venu de très loin pour participer à l’audience.
-Très bien, Maître U. Monsieur P., je vous prie de bien vouloir avancer à la barre. Madame O., vous pouvez regagner votre siège. Très bien. Monsieur P., pourriez-vous nous éclairer sur la génération de cette vidéo ?
-Bien sûr, Monsieur le Juge. Il s’agit d’une adaptation avec des personnages réels d’une vidéo en dessin animé d’un très bon ami. Sa vidéo m’avait beaucoup impressionné et je me demandais à quoi ressembleraient les personnages en vrai. Je me suis donc servi de l’intelligence Artificielle pour transformer le style visuel de la vidéo, originalement en dessin animé 2D, en un style 3D réaliste plus proche de la vie réelle. C’est grâce à cet ami que je suis devenu adepte de l’intelligence Artificielle à la base, il m’a montré comment tout cela fonctionne. Et figurez-vous, il avait lui-même généré sa vidéo de dessin animé avec l’intelligence Artificielle, à partir d’une vidéo de bonhommes en allumettes qui reproduisaient les mouvements ! Si cela vous intéresse, je peux vous montrer cette vidéo.
-Avouez-le, Monsieur le Juge, l’Intelligence Artificielle est une vraie merveille ! Peut-être faudrait-il visionner les vidéos côte à côte pour bien le voir, mais les mouvements des bonhommes en allumettes sont très fins. Avec les logiciels classiques, on aurait besoin de beaucoup de temps et d’effort pour reproduire ces nuances. Regardez ce micro-mouvement du coude, elle est présente aussi bien dans la vidéo des bonhommes en allumettes que dans la version de mon ami avec les personnages animés, que dans ma version avec des personnages réels!
-Très bien. Merci pour votre témoignage, Monsieur P. Il se trouve que nos enquêtes nous ont permis de découvrir qui est l’auteur de la vidéo de bonhommes en allumettes. Et il est présent aujourd’hui parmi nous. Monsieur E., je vous prie de bien vouloir avancer à la barre. Monsieur P., vous pouvez regagner votre place.
-Quoi! E.! Que fais-tu ici ?!
-Monsieur le Juge, je souhaiterais revenir sur la remarque de Monsieur P. au sujet des mouvements fins des bonhommes en allumettes. A vrai dire, j’ai moi-même généré cette vidéo à partir d’une vidéo des actions d’un ami que j’avais filmée. J’avais promis à mon ami que je ne diffuserai jamais cette vidéo qui remet en cause sa reputation, mais je m’étais dit que cela ne ferait de mal à personne si j’abstrayais tous les détails concrets à l’aide de l’Intelligence Artificielle et ne diffusais que la chorégraphie, pour ainsi dire. Mais me voilà aujourd’hui face à la loi, et la loi exige de montrer cette vidéo originale … Pardonne-moi …
La vidéo originale ne se déroulait pas au même moment de la journée, ni au même endroit. Les personnages n’étaient pas habillés pareils, et ils ne présentaient pas d’anomalies anatomiques quasi-imperceptibles. Le seul point en commun avec la première vidéo était le visage du coupable : c’était celui de l’accusé, Monsieur C.
