Chapitre 14. La Menace de Mort.

Guiliguili se réveilla dans une chambre au plafond en forme de dôme, élégamment décorée : murs de couleur alternativement blanche et noire, auxquels étaient accrochés quelques tableaux de plantes carnivores et forêts incendiées étaient. De jolis petits os colorés étaient pendues au bas de sa taie d’oreiller et sa couverture ainsi que autour de la nappe de son chevet. Elle étira ses bras et bailla.

« Tiens, on dirait qu’ils sont tous les deux réveillés maintenant, » dit une voix sifflante et morbide qu’elle pouvait à peine distinguer. La porte en bois moisi à gauche de Guilliguilli s’ouvrit avec un léger grincement. Deux silhouettes maigres en robe flottante à capuche entrèrent et s’approchèrent de son lit. Elles retirèrent leur capuche : c’étaient des squelettes blancs, sans globes oculaires, toute leur dentition à découvert de sorte qu’on aurait dit qu’ils avaient un rictus.

« Bonjour, chère invitée en chair, j’espère que vous avez bien dormi », dit celui dont la robe était rouge à pois blancs. Sa voix était rouillée mais plutôt ferme, ce n’était sans doute pas lui qui avait parlé quelques instants plus tôt. « Vous vous demandez sans doute qui nous sommes, et ce que vous faites ici. »

« Et bien, oui ! », répondit Guiliguili. « Dans mon dernier souvenir avant de me réveiller, j’avais la certitude que j’allais mourir. Est-ce que je suis morte ? Est-ce que c’est pour cela que vous êtes … « 

Elle s’arrêta à temps. Elle était suffisamment éveillée pour savoir qu’il n’était pas très poli de faire des commentaires sur l’apparence physique des gens. Cela pouvait arriver à n’importe qui de se retrouver en squelette. Et … et … si elle était morte, était-elle un squelette aussi ? Apeurée, elle leva un bras pour toucher son visage et sentit sa barbe. Au moins elle avait conservée un signe distinctif de la personne qu’elle était vivante. Mais non, sa main était toujours en chair.

« Oh, oui, c’est ce qui est arrivé, techniquement parlant, mais il y a eu une faute, et nous avons dû annulé le processus ! » répondit l’autre squelette de sa voix sifflante. Sa robe en laine poilue était de couleur uniformément bleu clair. « Votre compagnon est déjà réveillé, il attend dehors. Je vous laisse du temps pour vous préparer puis nous vous emmènerons faire un tour de la citadelle et nous en profiterons pour vous expliquer ce qui s’est passé et ce que nous prévoyons de faire. »

Sur la route, dans une ruelle bordurée des deux côtés de bungalows colorés au jardin contenant parfois un charmant potager de fruits pourris, parfois un bac à cendres, ils rencontrèrent deux autres squelettes en robe flottante. Ils étaient de plus petite taille. Celui en robe treillis militaire avait noué sa capuche devant son cou, de sorte que son crâne était à l’air, tandis que l’autre avait roulé les manches de sa capuche en denim en haut jusqu’au milieu de ses bras.

« Voyez-vous, ce n’est pas un individu mature de notre communauté qui est intervenue dans votre décès. Cela s’est produit en effet au moment de l’épreuve de Fauchage de la cérémonie d’entrée dans l’âge adulte de ces deux roublards », expliqua le squelette à la voix rouillée alors qu’ils arpentaient un chemin pittoresque à côté d’un canal d’eau morte. Ils avaient appris entretemps qu’il s’appelait Mortimer. « C’est une étape essentielle de la vie de chaque membre de notre espèce, le moment où il enfile sa première robe noire d’envoyé et prend en main sa première Faux de chasse. Il doit prouver à la communauté qu’il est prêt à manier la Faux tant au niveau de l’aisance physique que l’aptitude à porter un jugement. Ce que ces deux roublards ne sont clairement pas. »

Guiliguili se souvint de cette vision que V lui envoyé il y a des années, alors qu’elle débarquait fraîchement dans la capitale, sur un squelette en robe noire muni d’une faux géante qui apparaissait juste avant ta mort. A l’époque, la magitech n’était pas aussi avancée et elle avait dû attendre longtemps que le brouillard de l’inconnu se dissipe de la boule de cristal – mais il y avait aussi du positif à cela dans la mesure où les visions n’étaient pas bruitées de parasites publicitaires toutes les deux secondes.

« Oh, je crois que j’ai déjà entendu parler de vous ! » s’exprima-t-elle. « Mais je croyais que c’était un seul individu, je ne savais pas que vous étiez toute une communauté ! »

« Eh bien, c’était pas notre intention, initialement, mais au final nous trouvons cela bénéfique, » répliqua Mortimer. « Nous sommes un peuple amoureux de l’art, la couleur et la joie de vivre. Mais nous avons vite constaté qu’en portant nos costumes folkloriques  » (il montra de son doigt osseux sa robe rouge en pois blancs)  » nos moribonds ne nous prennent pas au sérieux. Donc nous avons décider de porter une tenue plus sobre lors des sorties professionnelles. A cause de cela, les gens sont convaincus que c’est un seul individu qui leur donne la mort – je crois qu’ils ont même un sobriquet pour cet individu imaginaire. »

« Où étais-je … ah oui ! », il poursuivit. « Oui, donc votre mort était censée intervenir au moment de la cérémonie où nos jeunes os entrent en compétition les uns contre les autres pour choisir ceux qui sont prêts à porter la Faux. Mais ces deux-là, roublards comme ils sont, ils avaient tellement hâte de vous donner la mort qu’ils n’ont même pas attendu que vous percutiez le sol ! Mais c’est encore pire, je vous dis, si c’était seulement cela, cela aurait pu passer, on aurait appelé cela un arrêt cardiaque dû au choc. Mais c’est une catastrophe, nous sommes incapables de déterminer c’est lequel des deux qui vous a fauché le premier ! »

A ce moment là, ils étaient arrivés dans une grande place. Les bâtiments autour étaient plus grands, au moins trois étages, mais ils étaient toujours aussi colorés. Certains semblaient être des endroits à accueillir du public, tel un escalier menant au sous-sol d’où on entendait des cris de temps en temps, avec un panneau représentant une croix faite d’os. Au milieu de la place, il y avait une fontaine d’eau putride entourée de parterres de fleurs fanées. Des bancs étaient disposés en cercle autour de la fontaine, et quelques familles avec leurs enfants y était installées, profitant du beau temps.

Leur groupe s’assit également sur quelques bancs contigus.

« Alors vous comprenez, il est d’une importance capitale pour nous de savoir lequel de ces tas d’os prometteurs joindra les rangs de nos envoyés l’année à venir, » l’autre squelette à la voix sifflante, qui s’appelait Ossama prit la parole. « Nous avons donc pris la décision de faire marche-arrière sur votre mort pour pouvoir répéter l’épreuve. Par conséquent, dans trois jours, le temps de faire les préparations, vous serez placés dans un enclos remplis de beaucoup de facteurs environnementaux, animés et inanimés susceptibles de vous donner la mort. Vous serez dans le noir le plus total. Votre mort devrait vite survenir, et le sort de nos jeunes tas d’os décidé ! »

« Entretemps, » poursuivit Mortimer. « Faites comme chez vous. Nous sommes un peuple paisible et cela nous fera un immense plaisir que vous passiez vos derniers jours à vous imprégner de notre belle culture. »

Guiliguili passa un moment à regarder un groupe de minuscules squelettes qui jouaient à chat autour de la fontaine. L’un d’entre eux, qui portait un gros papillon sur sa capuche rose, se jeta dans la fontaine et se mit à éclabousser ceux qui était autour en poussant des cris de joie. Malgré le sort lugubre qui les attendait, on ne pouvait pas nier que l’ambiance était idyllique.

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