Chapitre 13. La Trouvaille dans la Tempête

Guiliguili frissonna en sentant les premiers flocons de neige se heurter contre son menton imberbe. Cela faisait une demie journée qu’ils arpentaient les routes verdoyants au pied du Mont Durement Einneigé près de la Côte, qui commençait enfin à rendre honneur à son nom à la manière dont un fils de chevalier jouant avec une épée en bois rend honneur à son père.

À la grande surprise de Guiliguili, Sam avait été envoûté par l’idée de rencontrer Bigtooth. « C’est un solitaire, un être profondément incompris, » avait-il déclaré avec sa théâtralité habituelle, mais aussi une sincérité inattendue. « Nous deviendrons soit le meilleur des amis, soit le pire des ennemis. Quittons cet Îlot inintéressant tout de suite pour partir à sa recherche ! »

Un panneau d’avertissement de couleur orange se dressa au bout de la route, et en s’approchant le texte devint visible : « Attention ! Pas de service hivernal tout au long de l’année, poursuivez à vos risques et périls ».

Quelques heures plus tard, alors que la nuit commençait à tomber, une auberge apparu non loin de la route principale. Ils décidèrent d’y passer la nuit. Un bout de papier coloré avec des étoiles dorées collées sur la porte leur apprit que l’auberge « Une Pincée de Neige » détenait le record du monde de l’auberge le plus en altitude. Après s’être douchée et restaurée, elle contacta V sur la boule de cristal afin de savoir s’ils étaient sur le bon chemin. Ce fut pénible, la boule de cristal était très lente et faible : elle réussi néanmoins à apprendre qu’il fallait aller encore plus loin, dans les parties bien enneigées de la montagne afin de pouvoir espérer tomber sur Bigtooth.

Le lendemain, quelques minutes après avoir pris la route, ils virent un panneau d’avertissement de couleur rouge : « ATTENTION! DERNIER POINT DE RESTAURATION, POURSUIVEZ LA ROUTE A VOS RISQUES ET PERILS ».

Elle avait à moitié à coeur de poursuivre, mais pour Sam il n’était pas question de s’arrêter maintenant.

« Pourrions-nous faire une pause ? » demanda Guiliguili quelques heures plus tard, alors qu’elle ne sentait qu’une lourdeur vague et écrasante à l’endroit où elle avait deux jambes distinctes et volontaires quelques heures plus tôt. Mais Sam ne l’entendit pas, ou fit semblant de ne pas l’entendre, et poursuivit sa route.

Guiliguili murmura quelques jurons et continua. Normalement, ce type d’exercice et ce type de météo ne l’aurait pas tant dérangé. Après tout, la montagne était l’habitat naturel du nain, le sanctuaire où son cœur était sûr de trouver répit. Mais, elle se rendait compte maintenant, le répit du cœur avait pour condition le répit des jambes et du menton, chose impossible en les circonstances actuelles.

Une pensée lui vint souvent à l’esprit, mais il était trop tard pour la mettre en pratique. Pourquoi n’avait-elle pas envoyé une vision à Big Andy la nuit dernière à l’auberge, bon sang, quand elle en avait l’occasion ? Et lui demander de venir et les déposer à divers endroits de la montagne susceptibles d’être le repère de Bigtooth ? Sa boule de cristal n’allait certainement pas fonctionner ici et maintenant.

Ils étaient livrés à eux-mêmes, et vu comment il poursuivait sa route avec détermination et sans la moindre interruption, elle était sûre que Sam n’accepterait pas de rebrousser chemin pour se réapprovisionner et appeler du renfort. Il n’avait même pas touché à sa bouteille remplie d’un liquide transparent qu’il portait à la ceinture depuis le matin.

Des heures plus tard, Sam poursuivait son chemin avec la même énergie, mais Guilliguilli n’en pouvait plus. Elle le voyait s’éloigner d’elle, alors elle cria pour qu’il s’arrête, ce qu’il fit, étonnamment, mais non sans émettre quelques réflexions critiques à son égard.

« Petite faiblarde frileuse ! » dit-il d’un ton moqueur. « Tu veux abandonner maintenant ? Tu savais bien ce qui t’attendais ici, il fallait venir préparée ! »

Guilliguilli était trop fatiguée pour se défendre. Aussi méprisant et condescendant qu’il était, c’était un être vivant, une source de chaleur au sein de cette montagne frigide, et cela la rassurait de rester proche de lui.

Mais la même histoire de tarda pas à se reproduire encore et encore, et Guilliguilli était de plus en plus fatiguée, sa voix de plus en plus faible, sans parler de la neige qui commençait à rendre honneur au nom de la montagne à la façon dont une fable héroïque rend honneur à un fils de paysan ayant rejoint l’armée du roi et ayant risqué sa vie pour sauver ledit roi d’une mort certaine par crocodile, perdant deux jambes et un testicule durant cet acte sacrificiel. Alors, il arriva un moment où elle cria « Attends-moi! » alors qu’elle ne le voyait plus, et elle n’entendit pas de réponse.

« Sam ! » cria-t-elle. « Où es-tu ? Je ne te vois plus. »

« Sam ! »

« Sam ! »

« Sam ! »

Ce dernier cri ne sortait pas de sa bouche. C’était la montagne qui se moquait d’elle. Elle entendait des grondements au loin. La terreur avait chassé toute sa fatigue et elle se mit à courir à droite et à gauche, aussi rapidement que la couche de neige épaisse déposé sur le sol le lui permettait.

Elle ne savait plus s’il ne faisait que quelques secondes qu’elle cherchait Sam ou s’il faisait des heures. L’épuisement et la peur lui avait dérobé tout sens du temps. Elle sentait ses jambes se rendre – elle s’écrasa sur le sol, et elle utilisa le peu de force qu’il lui restait pour se retourner pour ne pas avoir le visage dans la neige.

« Sam… » elle tenta de crier mais il ne sortit qu’un faible gémissement de sa bouche.

Les nains sont un peuple hardi doté d’un instinct de survie hors pair, un instinct que les transformations physiques apportées par la Poudre de Fée n’avait pas réussi à taire. Guiliguili se réveilla soudain. Le froid avait complètement engourdi ses bras et ses jambes, mais quelque chose en elle savait qu’elle n’était plus seule, et l’avait réanimée.

Elle regarda avec difficulté à droite et à gauche. Une figure était apparu au loin. Au début elle ne pouvait distinguer que sa grande carrure, mais au fur et à mesure que la figure s’approcha, malgré la chute de neige abondante, ses traits se traversent avec plus de précision.

On avait l’impression qu’il boitait. La grandeur de sa carrure s’expliquait par sa longue cape qui flottait du côté de sa jambe boitante, et de son autre main tenait l’autre bout du cape devant la bouche. L’image de profil de V lui vint involontairement à l’esprit et elle savait qu’ils, enfin, elle, avaient fini par le trouver.

Bien sûr, c’était au pire moment possible. Et ce n’était pas elle qui avait trouvé Bigtooth, mais lui qui avait trouvé Guiliguili et s’approchait à toute vitesse.

« Je t’en prie, Bigtooth, épargne-moi… » plaida-t-elle d’une voix faible, presqu’inaudible, puis, à mesure qu’il s’approcha d’elle, la panique la remplit d’énergie et elle cria : « S’IL TE PLAIT BIGTOOTH JE VEUX PAS MOURIR ! »

C’était le cri le plus fort qu’elle avait jamais poussé de sa vie, mais c’était en vain. Bigtooth se précipita vers elle. Elle voulut fermer les yeux pour se préparer au pire, mais elle remarqua un détail curieux maintenant qu’il était si proche d’elle. Sa cape était faites de plumes.

« Tais-toi, pauvre minable ! « , cria Bigtooth avec autorité, alors qu’un grondement se fit entendre. Il retira sa cape épaisse et plumeuse vers l’arrière pour dévoiler ses dents rancunières et en finir avec Guiliguili… et le visage de Sam se dévoila.

« Je me demande ce qui m’a poussé à revenir te chercher, » continua-t-il, en colère.

Le grondement se fit de nouveau entendre, beaucoup plus proche. Et soudain une force fit mouvoir Guiliguili. Elle était enrobé de neige et elle tournait sur elle-même. Son instinct de survie l’avait juste poussé à attraper Sam par le poignet, et elle lâcha pas – alors même que sa vitesse de déplacement et de rotation augmentait sans cesse, que la boule de neige autour d’elle devenait de plus en plus dense et étouffante, et la conscience la délaissait.

Quasi-inconsciente, elle eut soudain la vague sensation d’être en chute libre.

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