Chapitre 12. Le Recours Au Feu

Guiliguili frappa à la vielle porte en bois de la hutte qui, malgré sa position centrale dans la ville, avait une apparence modeste avec une simple toiture en bambou, contrairement aux bâtiments voisins, à l’architecture avant-garde et paré de perles partout où c’était possible et imaginable, ne serait-ce qu’avec beaucoup de difficulté. Elle avait tellement hâte, elle avait tant de choses à raconter sur les derniers jours à ses amis et connaissances. Mais peu importe combien elle avait tourné et secoué la boule de cristal dans sa chambre d’auberge, elle avait resté curieusement opaque. L’aubergiste lui avait alors informé que la magie locale était toujours à l’état sauvage et pas encore raccordée au réseau de magie à usage civil qui existait dans la plupart des régions du monde, et lui avait conseillé de rendre visite au shaman local pour trouver une solution à son problème.

La porte s’ouvrit avec un léger grincement. Un homme chauve à la longue barbe grise, portant une robe large et plusieurs colliers et bracelets colorés la salua.

« Bonjour! Entrez, je vous en prie. J’ai l’impression que vous n’êtes pas du coin, n’est-ce pas ? » dit-il amicalement.

« C’est exact », répondit Guiliguili. « Je suis en visite dans votre charmante ville, et je voulais partager toutes les choses fascinantes que j’ai vues avec mes amis, mais ma boule de cristal ne fonctionne pas. L’aubergiste a dit que vous sauriez me dépanner. »

Elle prit également note de la coiffure de barbe du shaman : par-ci par-là on voyait des tresses fines qui se terminaient dans un enchaînement de perles en verre. À essayer sur sa propre barbe lorsqu’elle l’aura de nouveau.

« Oui, c’est devenu ma spécialité depuis un moment, » répondit le shaman. « Nous avons de plus en plus de visiteurs et ils se plaignent tous que leur boule de cristal ne fonctionne pas. Je peux compter sur deux mains et un pied le nombre des habitants de l’îlot qui sollicitent encore mes services, et ce sont des personnes que j’ai accompagnées à travers les aléas de la vie. Les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressent plus à la sagesse des anciens esprits, ils ne veulent plus connaître leur avenir… Tout ce qui les intéresse sont les perles et les importations culturelles du fond de l’océan. Enfin, ce n’est pas mauvais en soi mais nos piliers culturels traditionnels sont en train de s’éroder. Oh, excusez-moi, je tergiverse… Je vous en prie, asseyez-vous. »

Guiliguili se dirigea vers la pouffe en peau de mouton indiquée. L’intérieur de la hutte était aussi modeste que son extérieure. Deux portes donnaient sur d’autres pièces, et dans la pièce actuelle il y avait, du côté où elle se trouvait, des sièges de différentes tailles en peau de mouton, et à l’autre bout des meubles et des placards. Au milieu, il y avait une espèce de feu de camp éteint, avec une sortie de cheminée au-dessus.

Le shaman se dirigea vers les placards, sortit une petite boîte en papier et se dirigea vers le feu de camp éteint.

« Je vous demande d’être patiente, » dit-il. « Canaliser la magie demande du temps et de la concentration. Je vais entamer la procédure, vous pouvez explorer la pièce et me parler si vous le souhaitez mais je ne pourrai vous répondre qu’une fois que la magie coule en moi. Évitez juste les bruits forts car cela rompt ma concentration, et ne touchez à rien. Si la procédure est interrompue à cause de vous et je dois recommencer, vous devez payer double. »

Au final, Guiliguili resta assise sur sa pouffe à regarder le shaman. Le spectacle fut plus intéressant que tout ce qu’elle aurait pu faire d’autre dans la pièce. Le shaman effectua une danse complexe autour du feu de camp en chantant des phrases magnifiques et terribles. De temps en temps, il versait de la poudre depuis la boîte en papier sur le feu de camp, provoquant des étincelles, parfois même des petites flammes de différentes couleurs. C’était difficile de suivre ses gestes et de comprendre leur signification dans l’ensemble, seules deux séquences se laissant décrire. La première trouva lieu au milieu de la procédure et dura une bonne minute : le shaman joint les bras devant lui, les faisant monter et descendre. En rythme avec le mouvement de ses bras, il se déplaçait soit à droite, soit à gauche sans logique particulière, mais toujours en levant le genou jusqu’au niveau de la taille. La danse était accompagné de paroles répétitives qu’on pourrait approximativement transcrire par « Waki taki ».

La deuxième séquence facile à décrire était la séquence finale : le shaman se tient immobile face au feu de camp et émis un long « éééééééééééééé » gutural et vibrant à travers ses lèvres presque fermées. Enfin, il leva la boîte de poudre et versa le reste de son contenu sur le feu de camp d’un geste brutal qui l’entraina lui-même sur le sol. Assis sur le sol, les yeux fermés, le feu de camp brûlant vif de toutes les couleurs devant lui, il adressa la parole à Guiliguili : « vous pouvez allumer votre boule de cristal. »

Effectivement, un léger secousse a suffi. Guiliguili décida de relayer un message à la docteure Falfaliel en premier. Sa démission était encore récente et son cœur se demandait comment allait l’Entreprise et les collègues depuis son départ. Elle avait aussi trouvé quelques éléments commercialement intéressants dont elle voulait faire part à Falfaliel.

En effet, l’histoire de l’îlot et son peuple terrestre et marin avait donné lieu à quelques inventions intéressantes. Ailleurs dans le monde, les créatures terrestres et les créatures marines ou aquatiques communiquaient certes, mais ne se fréquentaient absolument pas, chacun étant condamné à rester dans son milieu. Les sirènes de la mer d’Ilot pouvaient cependant se rendre sur la terre sèche depuis plusieurs générations, et une combinaison expérimental permettait au peuple terrestre de survivre quelques heures sous la mer.

Elle avait tellement voulu l’essayer, mais il n’avaient pas de vêtement à sa taille. Elle avait sérieusement pensé à s’éclipser pendant un moment pour appliquer plus de Poudre de Fée, en espérant que cela la transformerait en une humaine plus typique, mais y avait renoncé après un peu de réflexion. Son expérience récente lui avait montré que le contact excessif avec la magie pouvait produire des effets indésirables.

C’était donc Sam qui avait eu la chance de visiter les tréfonds de l’océan. Émergeant au bout de quelques heures, il souriait, un grand sourire franc. Il semblait véritablement heureux pour la première fois depuis qu’elle la connaissait. Le sourire s’était vite transformé en rictus : alors que Guiliguili s’était approché de lui pour connaître la raison de son bonheur, il lui avait fait une douche en secouant vigoureusement ses ailes trempées.

Si ce projet maléfique qu’il avait concocté pendant sa petite excursion sous l’eau était la source de son bonheur, il ne l’avouait pas, en tout cas. Selon lui, il avait beaucoup apprécié la cuisine des sirènes, la qualifiant de délicieuse et creative.

« Et à part cette combinaison expérimentale que l’Entreprise est sûre de pouvoir commercialiser après un peu de R&D, il y a un autre produit très intéressant à la ville de Port : les perles », elle poursuivit son message. « Les autochtones les achètent en masse et à un prix très avantageux aux sirènes, qui ne comprennent pas leur intérêt pour cela. D’après ce que j’ai compris, les perles servent de jouets aux enfants sirènes, donc pour eux cela n’a pas une grande valeur. Il n’empêche qu’ils ont augmenté leur production suite à la demande massive émise par les habitants de Port. Et, chère docteur Falfaliel – la boule de magie a des difficultés de fonctionnement ici, sinon je vous aurais transmis des images – mais les humains ont intégré les perles partout ! À l’architecture, aux vêtements… J’ai l’impression que chaque personne possède une centaine de perles au moins, donc ce qui met quelqu’un au-dessus des autres ce n’est pas la quantité de perles qu’elle possède mais ce qu’elle fait avec. Et j’ai vu des choses très étranges… Enfin. Par contre, il les vendent très chers aux visiteurs, il n’y a que les habitants qui bénéfitent du prix avantageux, donc ce n’est pas un marché facilement exploitable. Enfin, pas facile ne veut pas dire impossible. Peut-être qu’il serait possible de négocier un deal directement avec les sirènes… À voir, je voulais juste partager les pistes avec vous. »

Il laissa des messages similaires à Big Andy et à V, toutefois avec une tonalité moins commercial et en incluant plus d’anecdotes personnels. Big Andy lui avait dit qu’il avait des créneaux le mardi en fin d’après-midi et le samedi midi sur la boule de cristal communautaire des géants, mais V lui répondit tout de suite.

« Dommage que tu n’aies pas pu visiter les sirènes chez eux, Cocatrix456 ! » sa voix remplit la hutte alors que la boule de cristal montrait son avatar habituel. Guiliguili jeta un coup d’œil en direction du shaman, mais il était toujours assis les yeux fermés devant le feu. « Attends quelques années, une fois que le stade expérimental est terminé ils vont la commercialiser pour toute sorte de physionomies ! »

« C’est très dommage en ce qui concerne les Cètes, Cocatrix456 », poursuivit V sur un ton plus mélancolique. « Dire que l’agriculture a transformé un monstre aussi redoutable en bête d’élevage docile pour sa chair ! C’est un sort que subissent de plus en plus de créatures autrefois redoutées! Enfin, les loup-garous ont gardé leur esprit de combat, au moins, cela fait tellement longtemps qu’ils manifestent contre les injustices dans votre Capitale que même nos infos locales en parlent ! Et que dire de moi et de mes congénères… Ah oui, en parlant de cela. On a aperçu Bigtooth récemment dans le Mont Durement Enneigé près de la Côte, c’est pas très loin d’Ilot si vous revenez sur le continent ! Peut-être que toi et ton pote pourraient y rendre visite et voir si vous pouvez le rencontrer ? ». Guiliguili une anticipation enfantine dans sa voix.

« Je sais pas si t’écoutes bien mes messages, V, » répondit-elle. « C’est pas mon pote. On dirait plutôt qu’il se sent obligé de me traîner partout avec lui à cause de son père. Il profite de toutes les occasions qui se présentent pour m’emmerder. La seule fois où j’ai eu un peu de répit, c’était parce qu’il me voulait me faire la louange du chat farci à l’anémone de mer… « 

« Enfin, bon, ton pote, ton compagnon de voyage, tu l’appelles comme tu veux. Mais… qu’il le veuille ou pas, il est obligé de rechercher les créatures fantastiques, non ? C’est son père qui le veut. Propose-lui ça, je suis sûr qu’il dira pas non. »

Guiliguili ne pouvait pas dire non à cette voix pleine d’espoir. « Bon, d’accord. C’est sur que ca rendra plus d’une personne heureuse s’il accepte, » dit-elle. « Par contre, je vais pas tarder à m’en aller, V. La magie n’est pas très standardisée ici donc j’ai dû recourir à un spécialiste pour faire fonctionner ma boule de cristal, et il commence à faire tard. Il faut que je rentre à l’auberge. »

Le shaman ouvrit les yeux et se leva après qu’elle éteignit sa boule de cristal.

« J’espère que vous avez trouvé votre bonheur ! » dit-il d’un ton amical. « Cela fera 120 pierres rondes, s’il-vous-plaît! »

Quoi ! C’était plus que ce qu’elle avait dépensé depuis avoir mis les pieds ici, et elle ne s’était pas privé ! Voyant sa surprise, le shaman s’expliqua :

« Oui, je sais, c’est un peu cher. Mais j’ai une famille à nourrir et comme je vous l’ai dit, la population locale ne sollicite presque plus mes services… »

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