Chapitre 11. Le Monstre à Manger

Leur première destination était la bourgade de Port, une ville portuaire rustique de l’ilot traditionaliste d’Ilot, habité par un peuple humain très attaché à ses coutumes et son mode de vie, et connue être réticent à adopter les avancées technologiques répandues depuis un bon moment ailleurs dans le monde, avant que celles-ci ne fassent suffisamment leurs preuves. Cet oasis inversé faisait l’objet d’un tourisme de niche, mais on trouvait très peu d’informations sur la région de Port dans la Boule. Sam prétendait avoir trouvé un livre en papier en bibliothèque, écrit par un aventurier de l’époque des parents de la femme de l’arrière-grand-père de Guiliguili, selon lequel de terribles monstres marins rôdaient dans les eaux de l’océan près de la ville de Port : les Cètes. Le simple nom de ces créatures redoutables fait bondir le cœur de n’importe quel Portien de longue date.

Guiliguili voyait se dessiner les contours du paysage urbain de Port depuis le pont du navire. D’après ce qu’elle avait entendu dire sur la région, elle s’attendait à voir un paysage très sauvage, parsemé de de tentes en peau d’animal, cabanes en bois, et fumées de feux de camps. Mais ce qui se traçait devant ses yeux était, à sa grande surprise, une mosaïque urbaine de maisons en pierre, avec des toitures en perles brillant sous le soleil de fin de matinée, agrémenté par-ci par-là de feux de cheminée. L’unique élément perturbateur empêchant la totale immersion dans ce spectacle des sens était la douce brise océanique frappant contre son menton fragile – une brise que sa barbe aurait, au contraire, certainement apprécié.

Descendus de leur navire, sa surprise ne cessa de grandir. Les habits des gens ne ressemblaient point au pêle-mêle qu’elle avait l’habitude de voir dans Capitale. Les yeux de couleur sombre semblaient inexistants. Les femmes portaient des robes aux couleurs claires larges, bordés de perles au niveau du col et des manches qui descendaient jusqu’à leurs coudes. Les hommes portaient des tuniques de couleur vive, avec un pantalon plus sombre et une ceinture faite de perles éclatantes. Tous portaient au moins un accessoire fait de perles : parfois c’était un collier, parfois un bracelet, et parfois un anneau de quelques perles accroché au milieu des narines. Et parfois même, en regardant bien, même s’il est malpoli de fixer les gens, ceux qui avaient les yeux les plus clairs que les autres avaient en réalité des perles à la place des pupilles.

La chevelure et les ailes de Sam étincelaient encore plus que les belles billes de l’océan dont ce peuple aimait se parer, et tous les regards se dirigeaient vers lui aussitôt qu’il apparaissait. Ils avaient donc au moins un point en commun avec Guiliguili et ses compatriotes.

A midi, ils s’arrêtèrent dans une taverne et commandèrent le plat du jour dont le nom les intriguait : « cète au four aux légumes du printemps ». Ce peuple qui avait fait tant de progrès depuis l’époque de leurs ancêtres ou beau-ancêtres rapportée par l’aventurier dans son livre avait-il également réussi à maîtriser le monstre redoutable de leurs océans ? A avoir une telle quantité de sa viande au point de pouvoir en offrir un plat au prix modique de 12 pierres rondes et une pierre demie-ronde ? (Le cours ayant été 4 jetons dorés et 37 millons pour 10 pierres rondes au moment où elle avait acheté la monnaie locale de l’îlot). D’abord voir quel goût avait le cète, et ensuite ils allaient enquérir là-dessus auprès des restaurateurs.

Une odeur appétissante émanait du plat ovale que le serveur ne tarda pas à leur ramener. Entourée d’une robe de carottes découpées, navets en rondelles et courgettes entières, était une espèce de serpent écailleux avec des pattes avant, qui, si on le prenait et l’étirait afin de se débarrasser de ses sinuosités, aurait mesuré à peine un demi-mètre. Quoi ! Le Cète, la terreur des eaux de Port, était-ce donc cela ? Non, certainement pas ! Ils étaient tout simplement tombé sur un attrape-touriste : il devait y en avoir de plus en plus étant donné le nombre croissants des visiteurs de l’ilot. Voilà ce qui était plus vraisemblable.

« Vous avez peur de cela ? C’est donc cela, le monstre qui terrifie tous vos habitants ? », demanda Sam d’un ton moqueur alors que le serveur s’approcha pour demander s’ils avaient besoin de rafraîchissements.

« Il est rare de voir des touristes qui connaissent notre histoire », répondit le serveur, beaucoup plus diplomate. « Non, Monsieur, cela fait longtemps que nous n’avons plus peur des cètes. Mais il est vrai qu’ils étaient autrefois de terribles monstres. Ils sont la raison pour laquelle nous avons mis autant de temps à nous ouvrir au reste du monde. Madame, désiriez-vous un nouveau verre de liqueur de concombre de mer ? »

Elle prit un pichet. Sam ne prit rien, et dès que le serveur leur avait tourné le dos, il posa sa bouteille qu’il avait sortie d’on ne sait où sur la table. Guiliguili reconnaissait bien cette bouteille remplie d’un liquide transparent : elle l’avait souvent vu prendre des gorgées de cette bouteille sur le navire. Souvent le soir, quand il était plus seul que d’habitude. Au retour du serveur, Guiliguili le fit promettre de leur en raconter davantage quand il y aurait moins de clients. Contrairement à elle, Sam semblait avoir perdu tout son intérêt pour le sujet.

« Eh bien, les amis, ce que vous avez entendu dire sur les cètes est bien vrai », ainsi commença le serveur son discours. Ils avaient dû attendre quelques heures. Guiliguili en avait profité pour déguster toutes leurs boissons, au vu de leur prix bon marché. Sam, quant à lui, avait fini sa bouteille et semblait plutôt misérable depuis.

« Mais pour que vous compreniez comment on est passé du Cète terreur de l’océan au cète d’élevage destiné à la consommation, il vous faut quelques autres éléments de notre histoire, » poursuivit le serveur. « La terre de notre îlot n’est pas particulièrement fertile, donc nous nous nourrissions principalement de la pêche, et le gibier le plus prisé, c’étaient les sirènes : elles offrent une quantité de viande énorme pour peu d’effort pour les attraper. Nous étions cependant ignorants de l’intelligence élevée de ces êtres conscients. Elles avaient commencer à apprivoiser les Cètes pour en faire des bêtes de transport. Tout a basculé lorsque les sirènes ont inventé un dispositif leur permettant de respirer de l’air, et un exosquelette permettant à leurs montures cètes de marcher sur terre. Il résulta une guerre longue et sanglante. »

Il soupira et fit une pause avant de continuer. Même Sam avait commencé à l’écouter avec un semblant d’intérêt. « Les histoires que mon grand-père me racontaient me donnaient toujours le frisson ! J’ai la chance de n’avoir jamais connu la guerre, et j’espère que la génération future sera assez sage pour l’éviter aussi ! Nos deux peuples vivent en paix maintenant. Ce n’est pas une grande bataille décisive qui a mis fin à la guerre, mais la réalisation progressive par les deux camps que la monture du prisonnier avait un goût bien meilleur que celui-ci, et que le prisonnier était doté d’une intelligence similaire. Nos deux peuples ont donc pris la décision de se demander mutuellement pardon pour les injures et les agressions passées, et d’entrer dans une relation de commerce paisible profitable à tous. »

Voilà encore une preuve que l’intelligence et la civilisation finissent toujours par vaincre la barbarie, pensa avec conviction Guiliguili.

« Depuis quelques années après la naissance du premier fils légitime de mon grand-père, donc, les sirènes nous fournissent quelques produits utilitaires et cosmétiques comme les perles, ainsi que la viande de cète produite dans des fermes spécialisées, » poursuivit le serveur. « A notre tour, nous leur avons fait découvrir la viande de multiples animaux et avons mis en place des des fermes d’élevage afin de pouvoir produire massivement et rapidement beaucoup de viande de qualité. Le cheval est souvent commandée pour les fêtes commémoratives, mais le produit le plus populaire, celui que nous produisons le plus massivement, est le chat. »

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