« Vous plaisantez certainement, chère maître-ingénieure Guiliguili ! »
La docteure Falfaliel s’était levée, les bras appuyés sur son bureau. Ses yeux verts perçants étaient ronds d’incrédulité.
« Je le regrette, très chère docteure Falfaliel, mais ma décision est prise. C’était une opportunité à ne pas perdre, » répliqua Guiliguili, restant ferme mais ressentant un très fort besoin de fuir le regard de sa collègue.
« Mais tout ce que vous avez fait ces derniers temps … le dossier de la licorne sauvage, et votre toute récente enzyme extractrice de caractéristiques de corne … l’avenir de l’Entreprise est radieuse grâce à votre ingéniosité, et vous ne souhaitez pas rester pour cueillir les fruits de vos efforts. »
Ce genre d’entretien, ce n’était pas le point fort de Guiliguili. « Malheureusement, oui, » répliqua-t-elle succinctement.
« Écoutez, très chère maître-ingénieure Guiliguili, si c’est pour votre sécurité que vous craignez – ce que je comprends vu les actions récentes de certains manifestants – nous pouvons vous offrir un lieu d’hébergement plus sûr avec des gardes du corps, là où habitent tous nos autres nos Directeurs d’Unité. Oh, je n’aurais pas dû vous gâcher cela, c’est que nous prévoyons de vous promouvoir à la fin de l’année, mais au vu des circonstances nous pouvons vous faire emménager dans vos nouveaux quartiers plus tôt. »
« Croyez-moi, chère docteure Falfaliel, cela me chagrine beaucoup. Mais ce ne sont nullement les événements récents qui me poussent à partir. C’est une raison personnelle. Je suis tombée sur une opportunité de poursuivre un rêve d’enfance. »
Ce soir-là, en faisant ses valises – elle avait rendu ses affaires et dit au revoir à ses collègues, Big Andy lui avait dit qu’elle pourrait toujours compter sur lui pour la dépanner – elle passa en revue les événements du mois passé.
Elle avait repris le travail, elle avait presque oublié l’histoire, elle l’aurait fait si V ne lui avait pas transmis la nouvelle que l’orateur ailé allait se produire dans le Tavernacle, le restaurant plein-air le plus huppé de la vie diurne Capitalaise. Et la peur de passer à côté s’était emparée d’elle. Peur de ne plus jamais tomber sur une opportunité pareille. Alors ils avaient concocté un plan ensemble, elle et V.
« Je t’avais dit que ça fonctionnerait sans problème ! » s’écria V triomphalement depuis la boule de cristal qu’elle tenait en face d’elle. « N’oublie pas les points importants pour le convaincre. Sois présentable, positive et persuasive, et n’oublie surtout pas le plus important : sois toi-même ! »
Sans problème ! Quel rigolo, ce V. Son souhait initial avait été de devenir une Elfe – un être presque aussi beau que la créature céleste. Il aurait ainsi peu de raisons pour la rejeter. Mais le résultat était foireux, pour rester poli. Et son apparence actuelle… Elle avait souhaité du fond du cœur devenir une humaine. Cela avait mieux fonctionné par rapport à l’ancien souhait, mais elle était loin d’être une humaine typique.
« Bonjour, ravie de faire votre connaissance ! », dit-elle en s’asseyant enfin en face de la créature céleste et en s’efforçant de ne pas rester bouche bée avec un ruisseau de salive à débit variable qui en jaillit face à la beauté divine de cet être. Le Tavernacle était moins bondé que d’habitude.
« Je suis Guilberta et je suis ingénieure de profession dans un domaine qui touche aux créatures fantastiques. C’est un domaine qui m’a toujours fascinée et même dans la vie extra-professionnelle … » commença-t-elle. Il fallait qu’elle se présente en tant qu’humaine, avec un nom humain, un passé humain, mais comme l’avait souligné V, il fallait aussi rester soi-même.
« On dirait que tu es toi-même une créature fantastique, au vu de ta taille, » répondit avec dédain la créature céleste.
Gênée, Guiliguili leva la main jusqu’au menton pour ajuster sa barbe, mais ses doigts se heurtèrent contre sa peau dénudée. Elle se rattrapa et fit comme si elle voulait se gratter le menton.
« Eh bien, Monsieur, ma petite taille me procure bien des avantages, par exemple pour explorer les zones où les personnes de grande taille n’arrivent pas à rentrer ! Répondit » Guilberta », déterminée à ne pas céder.
« Je te crois bien sur ce point, petite. Au moins tu fais attention à ton alimentation. Pas comme ces sales nains. Enfin, pour eux, c’est pas gagné, même s’ils mangeaient bien, ils seraient quand même des gros lards … »
Guiliguili sentait qu’elle devait être folle de rage, mais bizarrement elle était juste confuse. Un sentiment de dégoût mijotaient au fond d’elle, d’un autre côté elle ne parvenait tout simplement pas à croire que de telles paroles venaient de la bouche d’un être aussi rayonnant.
« Je ne suis certes pas une humaine typique mais… » elle protesta, mais la créature céleste ne la regardait plus. Son regard était fixé vers le ciel, et son bras restait sur sa bouteille sans bouger.
Il resta ainsi pendant un petit moment, et Guiliguili avait l’impression de voir un petit signe de tendresse apparaître dans ses magnifiques yeux moqueurs. Elle mourait d’envie de se retourner et de découvrir ce qui avait à tel point captivé son attention, mais elle ne voulait pas faire mauvaise impression. Enfin, si elle n’avait pas déjà tout foiré.
« Tu viendras avec moi, » dit le magnifique être ailé abruptement, en retournant le regard vers elle.
Guiliguili resta bouche bée.
« Bon, j’ignore ce qu’il voit en toi, mais je Père m’a fait signe que c’est toi qu’il faut prendre comme compagne de voyage. J’en suis certain. Je me fie à son jugement, comme j’aurais dû le faire il y a bien longtemps », poursuivit la créature céleste.
Guiliguili revint a elle-même et ferma sa bouche avant que ses ressources naturelles se mettent à ruisseler au profit du monde extérieure.
« Eh bien, je suis ravie d’entendre que vous m’avez choisi comme compagnon de voyage ! » s’écria-t-elle avec joie. « Un rêve d’enfance qui … »
La créature céleste se leva brusquement, et coupa Guiliguili en mi-phrase.
« Si j’étais seul, je partirais tout de suite, mais je sais que les créatures médiocres dans votre genre ont besoin de plus de temps. » dit-il. « Tu as trois jours pour te préparer à partir. On se retrouvera dans ce restaurant dont le décor tape-à-l’œil peine à relever le goût fade des plats. »
Il s’arrêta après quelques pas et se retourna pour communiquer un dernier détail oublié :
« Ah oui, je m’appelle Sam. En restons là pour le moment. »

