Guiliguili avait une main posée sur sa barbe, qui s’était rétrécie à force de rester dans le tuyau tout au long de la journée. Elle la tirait à gauche et à droite, tentant de de lui redonner son épaisseur d’origine. De l’autre main, elle parcourait les gros titres du jour dans sa boule de cristal. Ces objets magiques étaient historiquement utilisées par les mages et les voyantes, mais depuis plusieurs siècles des versions à destination du grand public était mises sur le marché. Certaines fonctionnalités, telles que la divination et la communication avec les esprits, étaient interdites dans les versions destinées au grand public, tandis que d’autres avaient été spécifiquement développées et ajoutées aux versions populaires, telles que la possibilité de laisser des messages et de communiquer de façon différée, et de communiquer en groupe. Des bricoleurs s’amusaient à développer de nouvelles fonctionnalités. Il y avait même des foires et des conférences dédiées à ces inventions. Parfois, ces améliorations plaisait aux autorités, qui donnaient l’autorisation de les commercialiser. D’autres fois, ce n’était pas le cas, et cela pouvait aller jusqu’à la répression et la persécution, surtout lorsque l’on tentait de réintroduire les fonctionnalités prohibées.
Rien d’intéressant dans les gros titres. Tant mieux. La journée de Guiliguili avait été assez mouvementée. Elle hésita un moment. Elle avait envie de voir ce qui se passait dans son repaire habituel, mais la fatigue la gagnait. « Allez! » se dit-elle pour se convaincre. « On ne sait jamais quand des informations intéressantes peuvent se présenter. Ce serait très dommage de les manquer à cause d’un petit coup de fatigue ».
« Je veux me rendre a Créature Cabaret », fit-elle enfin savoir à la boule de cristal.
Guiliguili était intelligente et compétente, très respectée dans son travail, et elle gagnait bien sa vie. Pourtant, la jeune naine active et imberbe du mont Sûd qu’elle était jadis rêvait d’autre chose. En général, les nains étaient connus pour leur caractère casanier et leur fort attachement à leurs mines et leurs montagnes familiales. Mais Guiliguili avaient un cousin, Duriduri, qui avaient la soif d’aventure.
Un jour, de retour d’un de ses nombreux périples, Duriduri lui avait offert une curieuse créature : un mélange entre un coq et un dragon. « C’est un cocatrix », lui avait expliqué Duriduri. Une créature dangereuse en temps normal, son regard ayant le pouvoir de tuer. Mais on avait crevé les yeux à ce spécimen particulier, ce qui le rendait assez inoffensif. Il ferait sans doute un excellent animal de compagnie, voire, s’il était doté d’un caractère féroce, un bon oiseau de garde. Guiliguili avait apprécié le geste de Duriduri. Elle avait adoré son cocatrix super câlin qu’elle baptisa Cocococu. Mais cet événement avait surtout fait naître en elle un désir qu’elle n’avait pu taire depuis : le désir de découvrir toutes les créatures fantastiques du monde, de les comprendre, de les étudier.
C’est ainsi qu’après avoir terminé sa formation traditionnelle de naine du mont Sûd avec mention, une formation de qualité qui enseignait toutes les étapes de la procédure de fabrication d’objets à partir des minerais et des gemmes du mont Sûd, allant de l’extraction jusqu’à l’ingénierie, en passant par le nettoyage, l’analyse chimique et l’alliage, Guiliguili emménagea dans Capitale, la capitale, première personne de sa famille étendue à le faire, et elle y entama des études supérieures sur les créatures fantastiques.
Suite à ses études, son bagage riche en ingénierie traditionnelle naine et sa passion pour les créatures fantastiques firent d’elle la candidate idéale pour l’Entreprise CPA (Créatures Poussées Artificiellement). Elle y participa à plusieurs projets novateurs dans une première Usine, étoffant son portfolio de toujours plus de créatures fantastiques, suivant et donnant des formations sur une grande variété de créatures fantastiques. Elle gravit ainsi très rapidement les échelons jusqu’au grade de maître-ingénieure. Il y a un an, elle fut mutée dans son Usine actuelle, plus innovante. Elle était toujours dans l’attente du jour où on l’enverrait travailler sur le terrain : oh, de pouvoir enfin partir à la découverte de créatures fantastiques par elle-même, et non plus se contenter d’étudier celles découvertes, capturées et ramenées par d’autres !
En attendant, Créature Cabaret était son exutoire. C’était une boule-com, une communauté virtuelle dans la boule de cristal, ou les passionnés de créatures fantastiques venaient échanger et partager les dernières informations et médias sur le sujet.
Elle vit que V lui avait laisse un message plus tôt dans la journée. Elle sourit. V, c’était son meilleur ami dans cette boule-com, ils s’étaient rencontrés peu après qu’elle ait acheté sa première boule de cristal et rejoint Créature Cabaret. Cependant, ils ne s’étaient jamais rencontrés en personne à cause de la distance qui les séparait. V était un vampire qui vivait dans Royaume, le royaume voisin où les vampires n’étaient pas des parias. Là-bas, une technologie était effectivement intégrée à l’infrastructure citadine qui rendait possible que les vampires se nourrissent sans être une peste pour les autres créatures conscientes. En revanche, dans Pays, le pays de Guiliguili, il y avait une forte pression politique contre l’usage de cette technologie – on citait des raisons financières mais surtout bioéthiques. Les vampires étaient donc exclus des villages, villes et métropoles, partout où il y avait le risque de s’immiscer avec les autres espèces conscientes : ils étaient cantonnés dans leurs châteaux pour les plus fortunés, et leurs caves pour les moins fortunés.
« Hé, Cocatrix456 » (c’était son « pseudo » dans la boule-com, il était inhabituel, voire déconseillé d’utiliser son vrai nom dans la sphère magique), dit l’avatar de V, un curieux bonhomme portant une longue cape noir qu’il tenait, le bras replié, devant la bouche comme pour cacher quelque chose. Son regard restait fixe sur fixant l’utilisateur de la boule de cristal. « Tu vas pas croire ce que je viens de trouver ! Dis montre-moi pour le voir ! »
« Montre moi », dit Guiliguili.
Ce type de message était suspect d’habitude, mais elle reconnaissait bien la voix mielleuse de V.
Une image apparut dans la boule de cristal, montrant une silhouette humanoïde en train d’arpenter une montagne enneigée. La tempête de neige était tellement forte, les tâches blanches mouvantes en quantité abondante rendant impossible de voir quoi que ce soit. Un effet de zoom dévoila le visage de la créature : ses dents canines gigantesques ressortaient même contre la neige camouflante en profusion.
Un texte dans une police maladroite se glissa du haut jusqu’au milieu de la boule : « Bigtooth refait une apparition! ».
Soudain, l’image et le son changèrent brusquement : « Marre des tâches de sauce sur votre barbe en cuisinant ? Essayez notre nouvelle gamme de tabliers Kangourou avec une poche pour votre barbe ! Divers modèles disponibles pour toutes longueurs et tous types de barbe. Fabriqués par les nains, pour les … »
« STOOOOOOOOP » ! S’écria Guiliguili. « Ramène-moi sur Creatures Cabaret. »
Elle tâta la boule de cristal minutieusement et fronça les sourcils. Le filtre dissimulateur de caractéristiques personnelles avait disparu. Elle aurait dû acheter la version plus chère. Si elle ne s’en occupait pas dans la semaine, elle allait continuer de subir des publicités hyper-ciblées et les entreprises de publicités allaient avoir leurs griffes sur toutes ses données personnelles.
Elle reprit son calme et elle revint au message de V.
« Enregistre et envoie ma réponse », dit-elle a la boule de cristal. « Salut V, j’y crois pas à ta vision. Merci pour le partage, mais la prochaine fois, trouve une autre source sans publicité invasive s’il-te-plaît ! »
Elle parcourut ensuite les nouveautés depuis sa dernière visite sur Créature Cabaret. V, c’était un type très fort. Guiliguili avait appris plus de lui sur les créatures fantastiques que lors de ses formations officielles, où seules les choses prouvées et sans risques étaient mentionnées. V, lui, n’avait pas peur de l’inconnu. Il n’avait pas peur du non-approuvé. Ces caractéristiques lui conféraient sa grande culture, mais pour cette même raison il croyait obstinément, religieusement en l’existence de Bigtooth, un vampire mythique aux dents canines gigantesques, que certains prétendaient avoir aperçu de temps à autre. La preuve en était presque toujours des images ou des visions où la visibilité était trop mauvaise en raison des conditions météorologiques.
Guiliguili éteignit sa boule de cristal et la posa sur son chevet. Elle s’enroula dans son duvet et s’allongea. La journée avait été bien longue.


