« Alerte rouge dans l’Unite C de la Section des licornes ! Tous les maîtres-ingénieurs ayant un niveau de qualification supérieur à 5 plis de cornes sont priés de s’y rendre le plus rapidement possible! »
Guiliguili leva la main pour essuyer la sueur qui s’était accumulée sur ses sourcils touffus depuis son front, courant aussi vite que ses jambes courtes le lui permettaient. Soudain, elle sentit une force puissante la saisir par la taille et l’arracher du sol. En panique, elle jeta un regard vers le haut et poussa un soupir de soulagement : c’était Big Andy, l’un des surveillants de l’Usine. Elle jouait aux cartes avec lui deux ou trois fois par mois.
Big Andy la déposa devant l’entrée de la Section des licornes et la regarda de ses grands yeux bleu-gris, un petit sourire aux lèvres. Il ne pouvait rien dire sans que toute l’Usine soit au courant. Les géants étaient souvent engagés comme surveillants par les usines de fabrication et les chantiers, car cela évitait de nombreux frais : nul besoin de construire des tours, car ils étaient assez grands pour avoir une vue d’ensemble du site. Nul besoin d’acheter des mégaphones, car leur voix portait aisément et rapidement sur toute la superficie du site. Les plus grands devaient même veiller à parler très doucement sous peine de déclencher une tempête. Pour cette raison, il était impossible de tenir des conversations privées pendant les heures de travail sans que tout le monde soit au courant ; ils ne pouvaient faire que des annonces générales. Il y a quelques mois, un jeune novice du nom de Big Ben avait pensé que chuchoter suffirait. Cela avait provoqué un vent modérément fort, et tout le monde était mis au courant de ses affaires avec Mme la Directrice de la Section des cthulthus.
L’Unite C n’était pas loin, et quelques maîtres-ingénieurs étaient déjà présents, mais, au grand contentement de Guiliguili, d’autres arrivaient derrière elle. Pour une fois, elle n’était pas la dernière. Elle tenta de se frayer un chemin entre les personnes déjà présentes, sa petite taille ne lui permettant de rien voir si elle n’était pas devant. Avec sa corpulence, elle ne pouvait pas se faufiler entre les gens sans les déranger, il fallait qu’ils s’écartent.
Arrivée devant tout le monde, elle vit le spécimen #65 inconscient par terre, la docteure Falfaliel assise dessus, décoiffée, haletante, les vêtements déchirés. Elle tenait une seringue vide dans la main, quelques autres étaient éparpillées par terre. Le spécimen #65 était un sacré licorne sauvage, une bête féroce découverte quelques mois auparavant dans les hautes parties enneigées et sans pitié du mont Nôrd du Nord. Sa corne était très peu plissée, mais d’une dureté et longueur exceptionnelles : un matériau parfait offrant un avantage considérable à son Entreprise sur le marché très concurrentielle des matériaux de construction.
Un projet d’accouplement avait déjà été mené, mais les résultats n’étaient pas concluants. Le poulain avait une corne sans plis comme celle du père, mais petite et plutôt douce comme celle de la mère, une licorne domestique des pâturages locaux. Un autre projet d’accouplement était en cours, cette fois-ci avec un spécimen plus robuste des plaines Arîde d’un pays voisin au climat désertique. Des généticiens avaient également été engagés dans l’espoir d’isoler les gènes responsables de cette corne si parfaite.
« Oh, je suis heureuse que vous soyez là, maître-ingénieure Guiliguili ! Vous êtes sans doute la meilleure personne pour étudier ce dossier ! » déclara la docteure Falfaliel de sa voix mélodieuse en voyant la silhouette de Guiliguili émerger de la foule des maîtres-ingénieurs. La belle Elfe, blonde aux yeux vert perçant, svelte et d’une taille imposante de deux mètres et dix centimètres, faisait partie des employés les plus anciens de l’Entreprise, l’ayant rejoint 3 ans après sa fondation, une cent-trentaine d’années auparavant. Guiliguili déjeunait ensemble avec elle environ une fois par mois : elles avaient une admiration réciproque l’une pour l’autre. Cependant, Guiliguili sentait que leurs personnalités n’étaient pas assez compatibles pour pousser la relation dans la sphère extra-professionnelle.
Lorsque tous les maîtres-ingénieurs suffisamment qualifiés furent arrivés, le Directeur de l’Unite commença son discours : un humain de taille moyenne, au tour de taille supérieure à la moyenne, en costume-cravate, le front dégarni, des lunettes carrées énormes et une moustache bien coiffée. Le spécimen #65 était très rebelle, expliqua-t-il, mais on pensait que ses chaînes en titane, ainsi qu’un régime riche en tranquillisants et juments, suffiraient à le maîtriser. Cependant, plus tôt dans la journée, la bête avait réussi à briser ses chaînes en se servant de sa corne vengeresse. S’ensuivit une ruée violente qui causa deux morts et trois blessés parmi les spécimens, dont un licorne précieux à la corne transparente et réfléchissante que l’on n’avait pas encore réussi à reproduire, ainsi que cinq blessés du côté du personnel de l’Unite. C’était grâce à la bravoure de la docteure Falfaliel, qui avait réussi à injecter cinq seringues de tranquillisant tout en évitant les coups de corne avec une grâce acrobatique, que la situation avait pu être maîtrisée.
Tout le monde applaudit la bravoure de la belle docteure.
Ensuite, le Directeur de l’Unite poursuivit son discours : cet incident malencontreux avait causé d’énormes dégâts. Il devait rédiger un rapport sur la situation à l’attention de la Direction de la Section, qui devait a son tour rédiger un rapport à l’attention de la Direction de l’Usine, qui devait a son tour rédiger un rapport à l’attention de la Direction de l’Entreprise. La Direction de l’Entreprise serait alors en colère et engueulerait la Direction de l’Usine, qui à son tour serait en colère engueulerait la Direction de la Section, qui à son tour serait en colère et l’engueulerait lui, le Directeur de l’Unite, le mettant en colère et l’obligeant à engueuler ses subordonnés.
En attendant, il fallait constituer une équipe pour tranquilliser le spécimen #65 en permanence, ce qui était coûteux en ressources matérielles et conscientes. Il était donc d’une nécessité pressante d’analyser au plus vite la situation, trouver une solution, rédiger un rapport et mettre en œuvre la solution pour que tout revienne à la normale et que ce type d’incident ne se reproduise plus. Pour ce faire, il était préconisé d’analyser le matériau de la corne de la licorne afin de déterminer quels matériaux résisteraient bien afin de fabriquer les prochaines chaînes qui pourraient effectivement contenir la bête.
« Monsieur le Directeur de l’Unite, je sais exactement qui il vous faut pour cette mission ! » s’interjeta la Dr Falfaliel avec enthousiasme. « Je vous écoute, docteure, » répondit le Directeur de l’Unite en caressant sa moustache, qui bougeait très peu. « Comme je l’ai expliqué, cet incident nous coûte extrêmement cher. Plus nous le résolvons rapidement, mieux c’est pour les finances de notre Unite, donc pour les finances de notre Section, donc pour les finances de notre Usine, donc pour les finances de notre Entreprise, donc pour la santé mentale de nos employés. »
« Eh bien, ma candidate se trouve ici parmi nous ! » s’écria la docteure Falfaliel avec enthousiasme. « Elle a des années d’expérience non seulement avec les licornes, mais aussi avec les pégases, les gargouilles et les phénix. Monsieur le Directeur de l’Unite, je vous recommande très vivement d’assigner ce dossier à la maître-ingénieure Guiliguili ! » Et elle fit signe à Guiliguili d’avancer vers elle. Guiliguili s’avança, et tout le monde baissa légèrement la tête pour pouvoir la regarder. Certains semblaient soulagés de ne pas avoir à s’en occuper, d’autres, plus ambitieux, semblaient plutôt envieux.
« Si je ne me trompe pas, vous avez même participé à un stage grandeur nature sur les Titans de pierre, n’est-ce pas ? » s’enquit l’élégante docteure Falfaliel avec toujours autant d’enthousiasme. « C’est exact, » répondit Guiliguili avec confiance, « et pour être franche avec vous, c’était plutôt effrayant, mais c’est en affrontant ses peurs qu’on avance et qu’on devient meilleur. »
« Eh bien, c’est décidé, le dossier est à vous, maître-ingénieure Guiliguili, » annonça le Directeur de l’Unite en tirant le côté droit de sa moustache entre l’index et le majeur. « Veuillez-vous présenter dans mon bureau entre 17 heures et 18 heures aujourd’hui pour récupérer les éléments nécessaires à l’étude du dossier. »
La crise résolue, tout le monde retourna à son poste. Il n’y eut plus d’incident notable dans la journée, si ce n’est que Guiliguili devait encore reporter sa tâche principale de la journée au lendemain à cause d’un incident technique : sa gargouille s’obstinait a rester en pierre, impossible donc de lui faire des piqûres.
À 17 heures 30, elle avait récupéré les éléments nécessaires pour le dossier sur le spécimen #65 et elle monta à bord du wagon public qui l’emmenait près de chez elle. Rentrer dans cette caverne souterraine après une journée entière à la surface faisait toujours du bien. Elle retira ses habits de travail, ainsi que son casque et ses gants, et libéra sa magnifique barbe blonde frisée de son tuyau de protection. Elle enfila une robe de chambre blanche et cotonneuse en laine, ainsi que des pantoufles roses et écailleuses en peau de dragon, puis se glissa dans son lit de pierre et alluma sa boule de cristal.


