Les psychologues finirent par juger que tous les présents étaient sains d’esprit et ne posaient aucun danger. Il fut également décidé que le terroriste, Ted J. Kassos, méritait une destruction lente et douloureuse à la chaise aïlique, et qu’il fallait diffuser cette destruction à la TV à titre d’avertissement pour tout autre illuminé qui aurait des projets semblables.
En effet, il y avait de plus en plus de tentatives d’attentat partout à travers le monde. Fort heureusement, la communauté des vampires civilisés y était préparée suite à l’attentat barbare commis à Ankara, ainsi toutes les tentatives purent être déjouées. Cependant, on rapportait plusieurs tentatives par jour à la TV, et Sukra apprit, en discutant avec son amoureuse Laura au téléphone, qu’un illuminé transportant de l’eau bénite sur lui avait été arrêté à l’entrée de la filiale Sang+ de Wilderswil. Le moyen de transport de l’eau bénite fut également déterminé : c’était un bocal spécial inventé par un ingénieur de l’entreprise de sécurité Anticroix, principal rival de Dent & Défense. L’ingénieur en question ayant disparu sans laisser de traces quelques mois plus tôt, il en résulta un scandale dont Dent & Défense profita pour accroître sa part du marché et acheter le brevet sur le bocal à très bas prix à l’entreprise Anticroix.
La destruction TVisée était prévue pour dans trois jours, afin de laisser le temps à l’équipe TV de venir sur place, et à Dent & Défense de transporter leur chaise aïlique de manière sécurisée depuis leur usine spécialisée en Pennsylvanie. Deux jours avant cet événement, tout le monde fut convoqué dans la salle de réunion de l’hôtel par Dent & Défense. Un vampire aux grands yeux bruns était sur le podium. Il était vêtu d’un uniforme militaire et décoré d’une vingtaine de médailles.
– Vénérables vampires, dit-il d’une voix ténor et commandante. Je suis le général Ironpower, membre du conseil d’administration de Dent & Défense. Si vous êtes convoqués ici, c’est parce que la situation actuelle nous fait craindre pour votre sécurité. Aussi nous avons décidé de vous présenter quelques produits dont nous ne nous sommes servis qu’en interne jusqu’au moment présent. Bien évidemment, ce sont des produits testés dont nos soldats se servent depuis des décennies. Si vous n’en aviez pas entendu parler, c’est parce que nous n’avions pas les arguments marketing nécessaires afin de les commercialiser auprès du grand public. Nos soldats vont maintenant vous faire une démonstration.
En effet, pendant qu’il parlait, deux soldats en uniforme et un autre salarié bien habillé mais visiblement sur le point de se pisser dessus (vraisemblablement quelqu’un du département des ventes) étaient entrés et s’étaient mis entre le public et le général Ironpower. Les soldats portaient des espèces de seringues, le salarié une sorte de matelas.
– Pour commencer, poursuivit le général Ironpower, nous vous présentons le HW-1337, une seringue remplie d’eau bénite qui peut vous servir pour vous défendre contre toute sorte de menace. Par exemple, voici une démonstration pour le combat corps-à-corps.
Pendant qu’il parlait, l’un des deux soldats avait pris toutes les seringues. L’autre soldat se dirigea vers le salarié en situation de détresse urinaire et prit le matelas. Le salarié courut à côté du général Ironpower : il avait l’air d’être de nouveau maître de sa vessie. Le soldat tint le matelas devant lui face au premier soldat, qui tenait maintenant une seringue.
– Allez-y, ordonna le général Ironpower.
Le soldat armé se lança vers le matelas et enfonça la seringue dedans, appuyant sur le piston et vidant la totalité du liquide dévastateur dans le matelas.
– Je vous remercie, dit le général Ironpower. Le HW-1337 peut également servir pour le combat à distance en tant que projectile. Il est doté d’un mécanisme automatique qui détecte le mouvement et active automatiquement le piston une fois qu’une pénétration de l’aiguille est détectée.
Effectivement, le soldat qui était revenu à sa position initiale, prit une autre seringue et la lança vers le matelas, et la seringue se vida automatiquement dans le matelas.
– Il faut savoir que le contenu d’une seule seringue suffit pour détruire un vampire, aussi costaud soit-il, dit le général Ironpower. Des quantités moindres ne vous ôteront pas l’existence, mais vous en deviendrez malades pendant quelques jours. C’est pourquoi nos seringues HW-1337 sont faits avec une aiguille malléable et équipée d’un senseur qui fait que l’aiguille ne durcit que si un minimum de force, évalué comme étant délibéré, est déployé.
Et le soldat qui manipulait les seringues en prit une et s’effleura la peau avec. Certains membres du public émettèrent des « oh! » de choc, mais l’aiguille lui glissa sur la peau comme un bout de fil.
– Ensuite, pour plus de rapidité et d’efficacité, nous avons conçu un pistolet permettant de tirer des seringues, poursuivit le général Ironpower. Il s’agit de notre Pistolet de destruction à seringues de six centimètres par lot de neuf, ou encore le Pd69.
Le soldat sortit le pistolet en question de sa poche. Il ouvrit le magasin, inséra neuf seringues dedans, puis il visa le matelas et appuya plusieurs fois sur la gâchette. Les seringues avaient aussitôt percé le matelas, vidées de leur contenu grâce au mécanisme de vidage automatique.
– Et enfin, dit le général Ironpower, il faut jeter les seringues après utilisation. Nos ingénieurs sont actuellement en train de mettre au point un moyen pour transporter de l’eau bénite sans danger et pouvoir ainsi réapprivisionner sa seringue en eau bénite en cas de besoin, mais cette technologie n’en est qu’au stade de test pour le moment. Nous espérons pouvoir vous le présenter bientôt. Je vous remercie de votre attention.
Il céda sa place au salarié à côté de lui qui prit la parole pour informer le public qu’ils pouvaient acheter les articles présentés en discutant avec n’importe quel vendeur de Dent & Défense, reconnaissable par un badge représentant une dent canine en ceinture à balles. Hunter était peu enclin à s’armer, et Sukra n’était pas convaincue par les arguments du général et la démonstration, mais Rubinzahn insista que c’était essentiel et il acheta, à ses frais, un pistolet et vingt seringues pour chacun d’entre eux.
L’hôtel était bondé le jour de la destruction. Outre ceux qui étaient sur les lieux au moment de l’attentat, à qui on avait accordé le droit d’assister à la destruction en direct afin d’assouvir le désir de vengeance qui les animait, on avait invité nombre de célébrités, et Lady Loveteeth en personne était venue narrer l’événement pour la diffusion à la TV. Afin d’assurer leur sécurité, on avait également doublé le nombre de soldats. Kindi avait eu droit à un siège non très loin de Lady Loveteeth, même si elle n’avait pas l’air de s’intéresser à l’événement, ayant toujours le regard sur un point lointain. Sa blessure sur la joue avait donné lieu à un cicatrice qui n’avait pas l’air de vouloir partir un jour.
Des vampires avaient travaillé toute la nuit pour installer la chaise aïlique au sein d’une énorme boite transparente imperméable à l’aïl. Le siège de Blutlob n’était pas tout devant, mais il avait tout de même une belle vue sur la scène. On fit entrer le condamné dans la boite, on l’attacha à la chaise puis on sortit et on vérifia que la boite était bien fermée. Le général Ironpower, entouré de plusieurs caméras, fit actionner un levier. Un léger brume s’éleva de la chaise qui se mit à trembler. Les yeux de Ted J. Kassos se mirent à gonfler, sa bouche se mit à mousser. La destruction était effectivement lente et douloureuse : au bout de quelques minutes il se mit à hurler. La boite n’était pas imperméable au bruit.
Soudain, d’autres bruits s’élevèrent depuis l’extérieur. Un soldat courut vers le général Ironpower pour discuter avec lui, d’autres se dispersèrent dans la salle. Le général Ironpower ne tarda pas à prendre un microphone à un employé de la TV près de lui, annonçant : « vénérables vampires, il y a une menace imminente pour notre sécurité et nous devons évacuer les lieux. Nous vous demandons de rester attentifs aux consignes donnés par nos soldats qui vont vous escorter dans un endroit sécurisé. »
Les soldats commencèrent par escorter les célébrités à plusieurs. Lady Loveteeth sortit accompagné de deux soldats. On avait commencé à regrouper les vampires ordinaires par quatre ou cinq sous l’égide d’un seul soldat lorsque les bruits augmentèrent et se mirent à réverbérer. On entendait des hurlements et des cris depuis l’intérieur de la salle maintenant. Tout le monde se mit à courir dans tous les sens. Blutlob regardait Kindi. Elle était immobile, les yeux toujours fixés sur un point lointain. Sans réfléchir, il prit la main de ses deux collègues les plus proches de lui et cria « venez avec moi ! », les conduisant vers elle. Sukra l’aida à soulever Kindi. Ils se dirigèrent ensuite vers Hunter et un soldat qu’ils voyaient non loin d’eux. Sur la route, ils réussirent à esquiver une sorte de ballon rempli d’eau bénite qu’un terroriste avait lancé dans leur direction. Ils entendirent un cri perçant derrière eux, mais ils n’avaient pas le temps de se retourner et d’en examiner l’origine. Une fois qu’ils avaient rejoint Hunter et le soldat, ce dernier leur ordonna de se transformer en chauve-souris et de le suivre. Il les mena dans un tunnel de ventilation très étroit. Puisqu’il faisait jour à l’extérieur, ils y attendirent pendant une dizaine d’heures sous forme de chauve-souris avant de sortir de l’autre bout du tunnel, dans une sorte de forêt. Ils reprirent leurs formes d’origine et se jetèrent par terre, épuisés. Blutlob regarda autour de lui. Il voyait Sukra, Kindi et Hunter, assis par terre et haletant. Le soldat qui les avait aidé à s’enfuir était également assis par terre mais il n’était pas aussi fatigué : en tout cas, il ne le montrait pas. Ses cheveux blonds étaient coiffés en crête. Le vent animait le tissu de son uniforme d’un mouvement rythmique, attirant l’attention sur ses biceps et ses pectoraux sculptés. Blutlob se rendit compte qu’il tenait toujours la main de son autre collègue et il se tourna pour le voir, mais il ne vit personne : ce n’était qu’un bras.


