Leur hôtel était situé dans la chaîne de montagnes Wasatech, à proximité d’un grand nombre de cavarets. L’un d’entre eux, le Salty Sucker, était très réputé et bien que les prix des boissons et des shows s’étaient envolés ces dernières décennies à cause de la clientèle haut de gamme qui le fréquentait, on ne pouvait pas visiter Salt Lake City sans l’expérience Salty Sucker. C’est pour cette raison que Blutlob et ses collègues décidèrent de claquer la majeure partie de leurs sous pour s’acheter des entrées. Et bien qu’ils n’eurent pas les places de première catégorie, le spectacle fut inoubliable et les boissons furent à base d’un sang très riche et onctueux. Blutlob crut même entrevoir la tête blonde et la robe noire moulante de Lady Loveteeth, la présentratrice TV, parmi les gens qui occupaient la table principale. Dans l’absolu, tout était meilleur que dans le cavaret norvégien, mais c’était pourtant en Norvège et non à Salt Lake City qu’il l’avait rencontrée, elle. Kindi.
Ils consacrèrent plusieurs nuits à la promenade et à la découverte des paysages. Il fallait le dire, la vue nocturne du Grand Lac Salé offrait un spectacle magnifique à une hauteur de vol de un kilomètre. Un habitant local les prévint pourtant de ne pas s’aventurer trop près des humains sous forme de chauve-souris. Quelques enfants humains ayant succombé à la rage quelques mois plus tôt, les médecins humains avaient identifié la population locale de chauves-souris comme les vecteurs de transmission principaux. Bien que cela était survenu quelques mois plus tôt et bien qu’ils avaient déjà entrepris une campagne de génocide contre leurs pauvres cousins inintelligents les chauves-souris, les humains voyaient toujours du rouge en apercevant des chauves-souris. Ainsi, deux malencontreux touristes avaient déjà perdu l’existence à cause de la crainte des humains et leurs réactions disproportionnées.
Un jour, alors qu’il était presque midi et que Blutlob s’était déshabillé et s’apprêtait à se glisser dans son cercueil, quelqu’un frappa à sa porte : c’était Sukra, et elle s’introduit dans sa chambre sans attendre sa réaction. Elle avait l’air très émue.
– Oh, je suis désolée, Blutlob, dit-elle, la rapidité de sa voix habituellement sensuelle trahissant un désespoir profond. Tu étais sur le point de te coucher … j’aurais dû venir à un autre moment, mais ce tumulte intérieur est en train de me dévorer et j’ai pensé que tu pouvais m’aider.
– Mais il y a aucun souci, Sukra, dit Blutlob, et il remit le T-shirt « Batman » 100 % certifié issu de la population humaine locale qu’il s’était acheté dans un magasin de souvenirs. Tu sais que je t’apprécie beaucoup. Dis-moi, qu’est-ce qui va pas ?
– Alors voilà, je suis tombée amoureuse de quelqu’un ici.
– Quelle merveilleuse nouvelle ! Mais du coup tu vas nous quitter pour travailler dans une unité de Sang+ aux USA pour être auprès de lui ?
– Non, d’ailleurs c’est une fille.
– Ah, pardon, c’était une hypothèse injustifiée de ma part, répondit Blutlob, un peu embarassé, et il se dit qu’il y avait effectivement une autre explication du fait qu’on lui avait conféré le surnom de Suceuse : c’était sans doute par sa méthode d’extraction du sang avec ses dents canines que Sukra se distinguait des vampires ordinaires. Ou peut-être qu’il y avait deux raisons différentes. Ou plus. À vrai dire, il n’en savait rien. Il poursuivit : du coup, c’est quoi le problème ? C’est son entreprise à elle qui veut pas la transférer en Suisse ?
– Non, Blutlob, c’est pas ça … c’est que je suis tombée amoureuse d’une humaine !
– Ah oui, c’est un tout autre problème ça. Elle sait que tu es une vampire ? Ou tu vas t’y prendre comme à l’ancienne ? J’espère que tu n’es pas encore allée jusqu’à l’interdit ?
– Tu sais à quel point je suis méthodique, Blutlob. Mais j’ai vraiment du mal à me retenir, dit Sukra, en désarroi. « Oui, elle a su que j’étais une vampire dès qu’elle m’a vue. C’est pas un côté que je montre au travail, mais j’aime beaucoup vivre près du danger. Elle m’a vue alors que je cambriolais la banque du sang où elle travaille, et au lieu d’avoir peur, au lieu d’alerter ses supérieurs, elle m’a demandé si elle pouvait passer un moment avec moi ! T’imagines ! Après, elle s’est dite prête à vouloir passer l’éternité avec moi. Jusqu’ici j’ai pu m’empêcher de faire l’interdit même si la tentation existe bel et bien. Si toi aussi tu voyais ses tétons tu aurais envie de les mordre … ».
– D’accord, alors tout va bien, dit Blutlob, la coupant. « Il faut juste que tu déposes une demande de brevet pour pouvoir la transformer en vampire, je suppose ? »
Effectivement, tout vampire qui transformait un humain en vampire sans avoir au préalable l’autorisation de le faire via un brevet de la compagnie Malthusferatu & Sons était sévèrement puni si son action était découverte. C’étaient les idées prémonitoires du renommé vampire britannique Malthusferatu qui avaient donné l’impulsion à tout le développement scientifique et technique qui avait conduit à la prospérité actuelle de la communauté des vampires. Alors que les vampires commençaient à vivre en communauté afin de mieux résister aux chasses aux sorcières conduites régulièrement par les humains et d’accroître en même temps leurs capacités à prédater les humains, Malthusferatu avait sagement remarqué qu’à chaque fois qu’un vampire se nourrit, un humain meurt ou se transforme en vampire : le nombre de vampires s’accroît alors que les ressources alimentaires diminuent. C’est d’ailleurs ce genre de considérations qui était à l’origine du développement de technologies telles que les humains en cuve, qui permettaient à un grand nombre de vampires de subsister sans pour autant décimer les ressources alimentaires. Malthusferatu avait donc lancé une entreprise pour limiter et réglementer le nombre d’humains consommés par vampire avec quelques vampires qu’il avait lui-même engendrés et qu’il appelait affectueusement, et indépendamment de leur genre, ses « Fils ». L’existence de Malthusferatu prit pourtant un tourtant tragique puisqu’il se prit un pieu dans le coeur avant que ses idées n’eussent un impact à grande échelle. Depuis sa destruction, c’étaient ses « Fils » qui avait pris le relais de entreprise, devenue depuis une multinationale à succès, qui distribuait des brevets pour autoriser la transformation d’un humain en vampire.
Ce que voulait donc Sukra, c’était un tel brevet. Mais Blutlob ne comprenait pas pourquoi c’était à lui qu’elle était venue s’adresser.
– C’est ça, répondit Sukra à sa question. « Voilà, je sais qu’avant de venir travailler dans notre unité tu travaillais en tant que livreur – c’est pas du tout pour te juger de façon négative que je dis ça – c’est juste que les livreurs sont souvent engagés pour livrer des brevets, et je me demandais si par hasard tu savais où était la filiale Malthusferatu & Sons la plus proche d’ici ? »
Blutlob dû se creuser la tête, car s’il était bien livreur avant, ses dernières livraisons aux États-Unis dataient d’il y a une vingtaine d’années.
– Je crois qu’il y a une filiale à environ 50 kilomètres au nord d’ici, dans la ville d’Odgen.
– Oh merci ! Tu me sauves l’existence ! Cria Sukra, le prenant et le serrant dans ses bras. Sa robe à froufrous lui chatouilla les mollets nus. Elle s’apprêta à partir.
– Encore désolée, et merci encore. Je te laisse dormir.
Il y a une solution simple et claire pour tout le monde sauf moi … telles furent les pensées de Blutlob alors qu’il s’allongea dans son cercueil.
Le projet de vacances fut aussi un succès fulgurant en tant qu’expérience de team building : ainsi, par exemple, lors d’un dîner dans un restaurant KBC, ils apprirent que Hunter était un ex-militant anti-cuve qui avait réussi à tuer une centaine d’humains sans brevet avant de se faire arrêter. Cette information ne semblait pas choquer Rubinzahn.
– Donc … tu étais au courant, Rubinzahn ? S’écria Sukra, incrédule. Pourtant on sait tous à quel point tu détestes les anti-cuve !
– Je ne me plais pas à les côtoyer, il est vrai. répondit Rubinzahn. Mais je crois aussi aux secondes chances, du fond de mon coeur. Hunter s’est répenti de tout le mal qu’il a fait. Je ne serais jamais tombé amoureux du sauvageon qu’il était autrefois. C’est le noble vampire qui a reconnu les erreurs qu’il a faites qui a dérobé mon coeur. Je n’ai que de l’admiration pour le chemin qu’il a parcouru et la force de volonté que cela a nécessité. Qui sait si j’aurais été capable de faire pareil, s’il avait plu au sort de me mettre dans une situation semblable.
Ce disant, il mit la main autour de la taille de Hunter et le serra fort contre lui.
– Tu sais, Rubinzahn, tout le monde ne fait pas preuve d’une telle magnanimité, dit Bierblut. Pour certains, avoir été un militant anti-cuve radical est une source de mépris et de ridicule dont on ne se débarasse jamais.
– Eh bien, répondit Rubinzahn. Nous vampires, nous n’avons pas de durée d’existence sauf si un humain décide de nous anéantir. Nous avons, en théorie, l’éternité pour nous améliorer. Cela n’a aucun sens de mépriser quelqu’un pour les actions qu’il a entreprises il y a peut-être des millénaires, pendant une période qui représente, qui sait, un millionième de sa durée d’existence totale.
Tout le monde était d’accord, c’était une attitude très sage qui témoignait d’une compréhension hors norme des enjeux et des aléas de l’existence. Nombreux étaient les vampires en existence depuis le temps de Charlemagne qui n’avaient pas atteint un tel degré de sagesse. Ils n’osèrent pas demander depuis quand Rubinzahn existait en tant que vampire, mais ils étaient d’accord : il fallait avoir vécu bien des choses pour pouvoir porter un tel regard sur l’existence.
Au cours des prochains jours, Rubinzahn continua à les éblouir par son charme et son immense culture et ils décidèrent de le choisir comme représentant, confiants qu’ils n’étaient certainement pas les seuls à trouver son intellect persuasif.


