CHAPITRE 3 : COMME PAR HASARD, TOME 1

Le temps s’envolait et les journées de Blutlob étaient les unes comme les autres, monotones et incolores. Il était de moins en moins gai et joyeux, même en compagnie de Bierblut et son assortiment de boissons alcooliques. Il avait même arrêté d’aller faire les courses pour pouvoir préparer son sang matinal avec des ingrédients frais, et il se contentait de commander un repas préparé qu’il consommait sans y prêter attention : une nouvelle habitude délétère qui faisait le malheur de son portefeuille et le bonheur des employés du FastBlood de son quartier. Un soir de mercredi du mois de mai, alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans le malheur pendant son jour férié de la semaine, tout changea.

Deux jours auparavant, Hunter et Rubinzahn s’étaient enfin mis ensemble après avoir découvert leur attirance réciproque, et ils l’avaient fêté avec leurs collègues et les employés de deux autres unités de contrôle de qualité. L’ambiance était tellement conviviale et joyeuse que Blutlob ne voulut pas la casser, mais au fond il se sentait pire que jamais. Ces deux-là, qui n’avaient aucune idée de ce que ressentait l’autre ont mis si peu de temps à se mettre ensemble, se disait-il, et moi qui sais ce que je veux, je n’y arrive pas, je n’arrive à rien du tout.

Depuis, cet état d’esprit s’était collé à lui comme un sangsue, sauf que les sangsues ne pouvaient rien lui faire alors que son humeur mélancolique l’épuisait. C’est en ayant de telles idées noires qu’il s’assit devant la TV et l’alluma pour écouter les informations. La TV n’a que deux chaînes, car la plupart des vampires sont des créatures motivées et travailleuses et ne regardent que le strict minimum. L’une des chaînes est la chaîne de cuisine où l’on présente et prépare la gastronomie sanguine des quatre coins du monde, et l’autre est la chaîne d’informations où un présentateur et une présentatrice, les mêmes depuis cinquante ans, parlent de l’actualité du monde entier.

Le présentateur, un certain vampire aristocrate anglais prénommé Basil, mais connu sous l’alias « le Baron de Bloodbath », habillé exactement comme le légéndaire comte Dracula, commença, comme il était commode, par le scandale de la semaine :

Scandale. La vente des burqas est désormais interdite suite à l’anéantissement de plusieurs dizaines de vampires qui s’étaient couverts de ces instruments de torture. Nous rappelons à nos chers téléspectateurs qu’il y a quelques mois, la compagnie textile américaine Wampire Wear avait découvert l’existence de cette espèce de vêtements impérméables au soleil en Afghanistan. Cette découverte avait causé une grande agitation, nous croyions en effet être tombé sur la clef ultime de tous nos problèmes avec la lumière du jour. Malheureusement, la burqa s’est avérée néfaste en tant que symbole religieux et un nombre important de vampires ont péri sous la sainteté de ce vêtement. Wampire Wear aurait dû vérifier la sécurité de ces vêtements avec les vampires afghans avant de les distribuer mondialement, et s’excuse pour cette erreur auprès des vampires légitimement indignés. On ne vend plus de burqa, et on ne vous le répétera jamais assez : la seule façon de d’échapper aux coups de soleil, c’est de les éviter. Je laisse maintenant la parole à ma collègue, Lady Loveteeth, pour vous parler du prochain titre d’actualité.

La caméra montrait Lilith alias « Lady Loveteeth » maintenant. Une blonde mince et blafarde, elle portait une robe noire moulante au col très grand en forme d’ailes de chauve-souris. Elle sourit, laissant ses canines longues, pointues et sensuelles se dévoiler à travers leur enveloppe rouge cerise. Elle commença à parler de sa voix mielleuse :

J’ai bien peur que ce titre d’actualité ne soit pas moins scandaleux que le vôtre, cher collègue. En effet, un enfant devenu vampire a été découvert il y a près d’une semaine. Comme vous le savez, certains caractères mentaux de l’humain mordu persistent même après sa transformation en vampire. Dans ce cas, nous avions affaire à un vampire immature et capricieux qui aurait pu compromettre la sécurité de notre espèce. De plus, comme vous le savez, il est fort inconvenable en pratique, et problématique d’un point de vue éthique, pour l’un d’entre nous d’en anéantir un autre. Fort heureusement, cette abomination a pu être détruite à temps, mais au prix d’un grand risque personnel pour certains vampires. Nous ne savons pas qui était derrière cet acte incroyablement stupide, mais les hauts responsables des plus grandes entreprises de nos communauté, dont les entreprises de découverte et d’éducation, se sont mis ensemble et ont décidé qu’il faut un contrôle plus stricte de nos consommations. Pour ce faire, une équipe va devoir être formée de la responsable de la découverte de l’enfant vampire …

A ce point, Blutlob fit un bond. La TV était en train de montrer sa photo. C’était elle. C’était Kindi. La TV, bien évidemment, ne pris pas compte de ceci et la caméra revint sur Lady Loveteeth :

… ainsi que des personnes issues des secteurs agro-alimentaire et médical afin de produire un rapport sur les humains bons à consommer et les humains interdits à la consommation. C’est tout pour ce soir. Nous vous remercions.

Quand il retourna au travail, Blutlob était plus distrait que jamais, mais ce qui était le motif de sa distraction était tout autre.

– Mais qu’est-ce que tu fabriques là ?! s’écria Sukra alors qu’il s’apprêtait à mettre une fiole remplie d’un liquide orange foncé parmi les fioles de sang approuvées pour la vente. « Il y a beaucoup plus d’urine dans cette fiole que de sang ! Je me demande ce que les scientifiques fabriquent avec l’humain dont ce sang est extrait … ».

De retour sur terre, Blutlob s’excusa et tâcha de garder son attention. À la fin de la journée de travail, son fidèle copain Bierblut vint le rejoindre. İl avait clairement remarqué la déterioration de l’attention de Blutlob.

– Hé, mec, hésite pas à me parler si tu passes un moment difficile, hein !

– Non, Bierblut … c’est différent maintenant. Je vais t’expliquer. T’as regardé les infos hier ?

– Exceptionnellement, oui. J’étais chez une pote qui s’était acheté une burqa, elle voulait absolument qu’on l’essaie tous les deux. Heureusement qu’on a regardé les infos auparavant, sinon on serait plus là …

– Et … et … tu te souviens du deuxième titre?

– L’histoire de l’enfant vampire ? C’est fou ça. Heureusement qu’ils ont réussi à contenir le danger rapidement. Quand on pense qu’il y a des tarés qui ont toujours pas compris qu’il y a des règles, qu’on transforme pas les enfants en vampire … quel est ce monde dans lequel on vit, bordel !

– Non, tu te souviens de la meuf que j’avais rencontrée en Norvège ?

– Oui, tu penses toujours à elle alors qu’il y en a tant d’autres plus près de toi ?

– Non, c’est pas ça. C’était elle qui avait découvert l’enfant-vampire.

– Ah ba dis donc, je retire ce que j’ai dit plus tôt. Y a pas tout le monde qui est capable de ce genre d’exploits. Elle est vraiment unique en son genre.

– Ouais, tu me comprends enfin. Mais du coup, tu sais, ils ont parlé de constituer une équipe pour améliorer la situation et j’avais pensé …

– À postuler ? Mais ça fait pas longtemps que tu travailles ici, mec. Il y aura sûrement des vampires plus expérimentés que toi qui vont postuler aussi. Ça va être chaud.

– Non, pas que moi. Je pensais à notre unité. Tu sais très bien que ma motivation personnelle est de la revoir. Mais si on arrive à intégrer cette équipe ça pourrait mettre en avant notre unité et notre entreprise dans le domaine de l’agro-alimentaire. Du coup le vampire lambda va connaître notre marque de sang et il nous fera plus confiance. Tu vois, j’ai aussi des arguments pour convaincre le management.

– Bon, ok. Pourquoi pas. Faut qu’on en discute avec les autres, mais ça changera de notre quotidien.

Et ils en parlèrent aux autres le lendemain. Ce fut difficile pour Blutlob d’ouvrir son coeur et dévoiler tout ce qui le rongeait de l’intérieur depuis son séjour en Norvège à ses collègues, mais ils firent preuve d’une bienveillance sincère à son égard. Rubinzahn était derrière Hunter, une main sur son épaule et l’autre caressant allègrement ses dents pointues, et il dit : « Nous comprenons tout à fait ta douleur, cher ami. Nous-mêmes avec Hunter nous avons connu ce désarroi, ce tiraillement qui a disparu du jour au lendemain lorsque nous avons découvert notre amour réciproque. Alors, si c’est pour retrouver ta bien-aimée, nous serions ravis de t’accompagner dans ton aventure. Puis, cela changera de notre quotidien. »

– La question est, enquerra Sukra, toujours aussi pointilleuse, comment justifierons-nous l’utilité de nos compétences pour l’équipe ? Après-tout, on passe tout notre temps à faire du contrôle de qualité.

Blutlob, qui connaissait ce qui était demandé pour la constitution de l’équipe par coeur, avait bien évidemment la réponse à cette question : « Il y aura pas que nous dans l’équipe. Il y aura aussi des vampires issus du secteur médical. Ce sera à eux de diagnostiquer les cas problématiques, et à nous de développer les outils de dépistage. »

Et ainsi la décision était prise. Ce soir-là, pour la première fois, Blutlob passa son temps pas seulement avec Bierblut mais avec l’ensemble de son unité. Ils allèrent au Shamsuck, le cavaret irlandais le plus prisé de toute la Suisse. ils trinquèrent du whiskey sanguin et on découvrit la passion qui animait Rubinzahn pour tout ce qui était irlandais : tout en ayant Hunter sur les jambes, les mains bien posés sur son entrejambe et les dents canines sur sa nuque, il n’arrêtait pas de fixer le barman, un vampire roux plutôt baraqué qui s’appelait Seamus O’Hemorra. Au final, Rubinzahn, Hunter et le barman finirent par disparaître dans la salle réservée aux employés et n’en émergèrent qu’une demie heure plus tard, de très bonne humeur et les visages recouverts de sang.

Dans les quelques semaines qui suivirent, ils tentèrent de contacter le management, mais cela ne fût pas fructueux. Les épisodes dépressifs de Blutlob commencèrent à revenir, et les sessions alcool avec Bierblut perdirent de nouveau leur caractère joyeux. La situation semblait bloquée, jusqu’à ce qu’enfin un employé français du management supérieur, Hémopathe l’Homéopathe, réponde à leur demande. Il était de leur avis et il leur remetta un dossier à remplir et à remettre au Département des Ressources Vampires. Blutlob ne tarda pas à le faire.

Il fallait encore attendre que leur demande soit examinée, mais au moins le processus était mis en marche. D’après ce que Blutlob avait compris, on allait selectionner plusieurs unités de l’entreprise et chaque unité devait choisir un représentant qui devait convaincre le comité de sélection de la spécialité en question de les choisir comme experts dans le domaine. L’audience était pour dans un mois. Ce qu’il restait donc à faire était de choisir ce représentant. Son unité, plus soudée que jamais et décidée à l’aider à parvenir à ses fins en matière d’amour, prit la décision de partir en vacances ensemble pendant une semaine avec comme but de mieux se connaître les uns les autres afin de pouvoir choisir le meilleur représentant. Ils choisirent comme destination de voyage la ville de Salt Lake City aux États-Unis.

Creative Commons License

Laisser un commentaire