À son retour à Wilderswil, Blutlob se remit au travail. Son employeur était Sang+, une multinationale de production de sang dont les quartiers généraux se situaient au sous-sol d’un ancien manoir dans le nord de la ville. Il avait pour responsabilité de vérifier que le sang tiré des humains en cuve était conforme aux standards internationaux : un travail exigeant de l’attention et de la rigueur. Pour cette raison, il était beaucoup mieux payé que les pauvres scientifiques qui travaillaient sur le développement du sang. Il partageait son bureau avec quatre autres responsables de contrôle de qualité, et ensemble ils formaient une « unité ».
Sukra la Suceuse était une vampire originaire des Pays-Bas, mais elle était installée en Suisse depuis des décennies. Elle avait les cheveux longs, frisés et rouge pétant, les yeux noirs et ronds et un tout petit nez. Au grand dam de leurs supérieurs hiérarchiques, elle portait, tous les jours sans exception, une robe à froufrous décolletée de couleur noire qui laissait dénudée les trois-quarts de sa poitrine généreuse. Malgré son goût vestimentaire quelque peu atypique et en tout cas, inadapté à la situation, elle prenait son travail très au sérieux et voyait les lacunes que ses collègues avaient négligées.
Rubinzahn le Ravageur était très aisé. Personne n’était parvenu à comprendre pourquoi ce grand vampire au visage ciselé et aux sourcils épais et noirs comme ses cheveux volumineux se contentait d’un poste aussi médiocre, ni comment sa réserve d’argent, telle une source éternelle, ne s’épuisait jamais. Cela arrivait souvent que l’on lui fasse la remarque que quelqu’un de son rang était digne d’un poste de PDG : il haussait alors les épaules en rétorquant: « je me plais là où je suis ».
« Hunter » (c’était son surnom, personne ne connaissait son prénom) venait de l’Irlande du Nord. Il avait été transféré dans la filiale suisse de la multinationale au mois de mars dernier, peu avant que Blutlob soit embauché. Petit, mince, les cheveux blond platine, les yeux bleus clair et un nez droit et long, il portait des vêtements classes mais un peu larges pour sa carrure, et il aurait pu passer pour un humain albinos s’il ne souriait pas autant. C’était un vampire taciturne, accommodant et agréable.
<p style="text-indent:23px;"Bierblut Rundbauch était un humain devenu vampire quand il était âgé d’une quarantaine d’années. Quelques rides sculptaient son visage sur lequel ses yeux larges luisaient comme des torches LED bleus clairs. Il avait le front dégarni et ses cheveux restants étaient noirs. De carrure assez robuste, avec un visage rondouillet, cela arrivait qu’on oublie qu’il était un vampire. C’est en voyant ses dents rancunières qu’on se le rappelait. Un grand amoureux des boissons alcooliques qui n’avaient pas le moindre effet sur lui, on disait de lui que le mortel à qui son corps appartenait autrefois était un ivrogne professionnel. On racontait aussi que le vampire qui lui avait sucé le sang était complètement saoul après l’accomplissement de l’acte, et que même lorsque les veines de l’humain qu’il était autrefois s’étaient complètement vidées de sang, il y restait néanmoins de l’éthanol, d’où la résistance hors pair de ce joyeux vampire pochard contre l’alcool.Blutlob avait fait la connaissance de ses collègues avant de partir en vacances, et à son retour, il noua des relations cordiales et chaleureuses avec eux. Il se vit, en particulier, passer de plus en plus de temps en compagnie de Bierblut, dans les cafés, voire chez celui-ci.
Bierblut dormait dans un vieux cercueil noir, domicilié au sous-sol d’une entreprise vinicole humaine, dans une cave dont lui seul possédait les clés. Les humains, n’ayant jamais réussi à ouvrir la porte de sa cave, avaient abandonné l’affaire et considéraient la porte comme un élément de décoration. La position stratégique de son cercueil lui permettait de piquer du vin et les haut-placés de l’entreprise vinicole ne tardaient jamais à pointer du doigt un stagiaire ou un ouvrier de bas niveau comme responsable des disparitions suspectes. Il mélangeait ensuite le vin avec une une fiole de sang « empruntée » au bureau. İl prétendait que ce vin fait-maison, fabriqué sans le moindre frais, avait un goût aussi subtile et raffiné que le vin industriel. Blutlob ne pouvait pas se prononcer sur cette question, n’étant pas un grand expert en matière de vin.
Pourtant, quand il était chez Bierblut, il buvait tout son saoul. La plupart du temps, cela vidait son esprit de toute pensée cohérente et il passait tout son temps avec Bierblut à raconter n’importe quoi et rire de la moindre chose hors-norme qui se présentait. Mais à de rares occasions, l’alcool le rendait encore plus lucide, et, mis à nu devant l’embuscade de ses idées dépressives, il hurlait de misère. Bierblut le prenait dans ses bras, et Blutlob lui racontait ses malheurs en lui donnant, involontairement, des coup de poings dans le dos de temps en temps.
Bierblut tentait de le consoler. Sa voix rauque de bonhomme viril empreinte de douceur et de bienveillance, il lui disait mille gentillesses. Par exemple, un jour où Blutlob avait vidé quatre bouteilles :
– Pleurs pas mec, pleurs pas … sois patient. Elle est pas unique en son genre. Déjà, on a une nana parmi nos collègues. Elle est célib’ et y’a pas moyen que les autres veuillent sortir avec elle. Moi, tu me connais très bien: tout ce qu’il me faut pour être heureux est une bouteille bien remplie qui a hâte d’être vidée. Puis, y a pas moyen que Rubinzahn ou Hunter se mettent à sortir avec elle. Ces deux-là, comme tu l’as peut-être déjà remarqué, passent leur temps à se reluquer l’un l’autre quand chacun d’eux pense que l’autre le voit pas. Ils vont pas tarder à découvrir leur attirance réciproque. Tu vois mec, y’a absolument personne entre toi et Sukra ! T’as qu’à lui demander de boire un coup avec toi, tu verras, peut-être que tu vas la trouver même plus canon que ta Turque, et tu vas peut-être plus jamais penser à elle.
A ce point, les hurlements de Blutlob devinrent plus forts et ses coups de poings plus fréquents.
– Allez mec, calme-toi … sois patient, concentre-toi sur le boulot pour le moment, tu pourras partir chez elle l’été prochain …
Et effectivement, sa dépression avait des effets détrimentaux sur son travail. La majorité des lacunes dépistées par Sukra venaient du sang qu’il était censé examiner. Lui, qui avait tant de talent pour renvoyer dos-à-dos (avec tact, malgré tout) les anti-cuve qui n’avaient rien de mieux à faire de leur existence que de les appeler pour se plaindre, passait maintenant le téléphone à Rubinzahn, qui n’appréciait pas particulièrement cette frange de la population vampire.
– Bonjour, Madame … Oui, Madame, notre sang est trait des humains en cuve … Non, Madame, nous sommes comme vous des prédateurs du sang humain et non pas leurs complices, ce n’est pas un complot pour affamer les vampires en les empêchant de sucer le sang des humains … Non, Madame, on n’est pas des méchants qui vendent du sang empoisonné aux vampires, vous n’avez qu’à venir dans nos locaux, prendre notre charte et la lire … Non, Madame, nos humains ne sont pas artificiels, ils sont 100% biologiques, composés de chair et de sang … MAIS NON MADAME JE SUIS UN VAMPIRE COMME VOUS !
Et il décrocha violemment.
– Ils ne peuvent pas mettre en place une unité service-client pour l’entreprise ? dit-il, sa majestueuse voix contre-ténor teintée d’indignation, et il s’assit avec force sur une chaise à roulette.
– Il suffit d’embaucher trois ou quatre souffres-douleurs pour que nous, qui avons une responsabilité si importante, puissions avoir du calme pour faire notre travail méthodiquement et correctement.
Mais il ne s’arrêta pas là. Sa colère, ravivée par l’appel téléphonique, n’allait pas s’éteindre si facilement :
– Complot avec les humains … vous ne voulez pas qu’on chasse les humains … vous voulez nous empoisonner … mais qui leur met de telles idées saugrenues dans la tête ? Ne voient-ils pas que c’est depuis l’utilisation commerciale des humains en cuve que notre nombre s’accroît ? Croient-ils que nous le faisons par considération pour les humains ? Ne voient-ils pas que ce contact indirect avec le monde humain nous est avantageux ? Nous sommes de plus en plus nombreux, et cela vient du fait que nous ne nous faisons plus empaler par milliers par les proches énervés de nos victimes ! Mais ils n’intégreront jamais ce point ! Puis, maintenant que nous sommes si nombreux, ne voient-ils pas le risque de pousser la race humaine à l’extinction si on n’abandonne pas les habitudes d’autrefois? Et là, c’est nous qui serons poussés vers l’extinction faute de quoi boire ! Mais non, les humains en cuve, cela a été conçu par bienveillance pour les humains. Mais ils sont complètement aveugles ! Ne voient-ils pas que la qualité du sang s’est grandement améliorée depuis la mise en place de ce mode de production et l’introduction des standards internationaux ? C’est vrai que cela devrait leur manquer, le sang d’un leucémique …
– Oui, oui, dit Sukra, essayant de le consoler sans interrompre sa vérification du contenu d’une fiole. « On le sait tous, Rubinzahn. Les gens ont peur, les gens comprennent rien, les gens sont tout simplement fous, et on y peut rien. Calme-toi ».
Telles étaient ses heures de travail au bureau : il arrivait à l’heure en fin d’après-midi, il effectuait sa part du travail comme avant, bien qu’il lui arrivait d’être un peu déconcentré à cause de son nouveau régime alimentaire d’alcoolique. À minuit, suivant la tradition, tous les employés de l’entreprise faisaient la sieste dans la chambre à cercueils. Quelques heures avant l’aube, on sortait faire ce qu’on désirait, et Blutlob passait le plus souvent son temps chez Bierblut. Le reste du temps, il restait chez lui à s’ensevelir dans l’abîme de la mélancolie ou à regarder la TV.


