C’était la pause minuit, et la réunion était terminée. Blutlob ramassa soigneusement ses rapports manuscrits, où il avait enregistré les plus menus détails de cette discussion historique – discussion historique à laquelle lui, Blutlob le Banal, originaire du canton de Berne en Suisse avait assisté. Discussion où il fut convenu que la destruction les vampires ayant des caractéristiques indésirables avait constitué une pente glissante vers les abus qui avaient culminé dans cette guerre horrifiante où le vampire était un loup-garou pour le vampire. Discussion où il fut décidé de substituer à cette pratique barbarique la pratique moderne et bienveillante de l’aplatissement des dents canines dans le but de leur ôter la capacité à tuer des humains et créer de nouveaux vampires, et, éventuellement, pour les cas irrécupérables, leur internement dans des établissements spécialisés. Dans la cafétéria, il croisa Kindi et ils se mirent à table pour siroter leurs verres de sang ensemble. Il avait fait les préparations nécessaires pour un éventuel premier rendez-vous ou une éventuelle consolation. C’était maintenant ou jamais.
– J’ai quelque chose à te dire, c’est quelque chose que j’ai ressenti en te voyant et qui s’est accru au cours du temps, dit Blutlob, plus pâle que jamais, ses doigts et leurs agitements nerveux gardés soigneusement sous la table. « Kindi, je veux que tu sois mon amoureuse. Je te trouve très sexy et j’ai envie de passer l’éternité avec toi ».
Kindi le scruta du regard et souria : « je me doutais que tu t’intéressais à moi. Toi aussi tu es très bien foutu, tu le sais ».
Blutlob faillit s’évanouir.
– Alors on peut … ? Il voulait sauter de joie. Il regrettait de ne pas lui avoir demandé plus tôt. En même temps, il se demandait pourquoi elle n’avait pas fait le premier pas, si elle disait la vérité. Comme si elle avait deviné le fond de sa pensée, Kindi répondit :
– Oui, bien sûr, on peut commencer dès cette semaine. En fait, j’avais pas pensé que tu t’intéressais à moi de cette façon, sinon je t’aurais fait la demande plus tôt alors qu’on n’avait rien de mieux à faire que de morfondre sur notre sort. Mais comme tu fréquentais principalement ton ancien collègue, celui dont le désir charnel s’est sublimé en alcoolisme éternel, eh bien … et que tu faisais des propositions à personne … eh bien … je pensais que c’était pareil avec toi.
Malheureux concours des circonstances ! S’il était vrai que Blutlob n’était pas un vampire typique de ce point de vue, l’association avec Bierblut avait aggravré l’impression qu’il donnait. En effet, il avait toujours été intensément monogame, alors que le vampire typique avait une ou deux flammes qu’il aimait par-dessus les autres, avec qui il voulait partager les autres. De plus, depuis la densification de leur population, deux problèmes se posaient à tout vampire à la recherche de l’amour : s’il tombait amoureux d’un vampire, la question du consentement entrait en jeu, il fallait apprendre à être respectueux des choix et de l’autonomie de l’autre. S’il tombait amoureux d’un humain, la question du prix du brevet entrait en jeu : il fallait apprendre à abandonner, à attendre, ou à faire un prêt auprès d’une entreprise bancaire. Nombre de vampires s’étaient adaptés à la situation, avaient appris à compromettre et à tourner la page. Mais Blutlob n’était pas parvenu à se défaire du feu du jusqu’au-boutisme ancestral, la détermination qui brûlait au plus profond de soi jusqu’à la conquête. Oh, malheureux concours de circonstances !
La voix de Kindi le fit revenir au moment présent :
– Et puis, j’avais un emploi du temps très chargé avant tout ça. Il y en avait un que je voyais le lundi et le mercredi, une que je voyais le jeudi, et un autre que je voyais le mardi, vendredi et samedi une semaine sur deux. Pour l’instant, j’ai réussi à retrouver que le dernier. J’ai pas de nouvelles des autres, et il faut que je vois si je vais reprendre la même organisation. Pour l’instant … tu peux venir chez moi ce mercredi, et on verra pour la suite. Tu te souviens de mon adresse ?
Elle aussi, elle n’était pas tout à fait typique : si Blutlob était très monogame, elle ne l’était pas du tout. Mais elle lui avait dit oui. Il avait fini par l’avoir. Dans sa joie, il sirota le reste de son sang d’une gorgée.
Blutlob surveilla les environs : aucun humain en vue. Il courrut dans l’entrée de la station Kolej du métro d’Ankara, traînant son cadeau derrière lui. Il ne tarda pas retrouver la porte abandonnée derrière laquelle se trouvait le linceul de Kindi. Il posa son bouquet de chrysanthèmes par terre : il avait pensé trop tard à demander à ses collègues quelle était la fleur appropriée dans la région pour ce type d’occasions. Il espérait seulement que cela n’avait pas une connotation malencontreuse. Il passa sa main droite libérée dans ses longs cheveux châtains qu’il avait laissés libres pour l’occasion, puis il réajusta le col chauve-souris de son trench-coat noir en soie. Il ramena son cadeau devant lui pour l’examiner : il était en parfait état. Deux mois de salaire. C’était le prix qu’il avait payé pour le brevet avec droit de transformation en vampire sur cette humaine, un beau spécimen de la jeunesse citadine de Tblissi qui avait été livré chez lui en milieu d’après-midi. Il était très satisfait de l’option emballage cadeau offerte : c’était à la fois discret et efficace. Le fin ruban noir qui emballait l’humaine comme une momie était noué au-dessus de son crâne, le papillon resultant se noyant dans ses boucles noires abondantes. Aucun bruit ne venait d’elle et aucun mouvement, si ce n’était les saccades violentes de ses yeux élargis et le tremblement subtil de ses sourcils soulevés. Satisfait, Blutlob la repris dans son bras gauche et il repris le bouquet de chrysanthèmes qu’il avait posé par terre dans sa main droite. Les dents canines en feu, il frappa à l’aide de son coude à la porte de Kindi.
Fin.

