Kindi ne tarda pas à enlever ses chaussures, et Blutlob, la voyant faire, fit de même. Après tout, ce n’étaient pas leurs propres chaussures. Tout comme leurs vêtements, elles leur avaient été prêtées par d’autres vampires pour être présentables lors de l’enregistrement, par conséquent elles n’étaient pas de la bonne taille.
– Cette fois, c’était parfait, dit Blutlob. Tu étais très convaincante, Glucosa aussi. Je suis sûr qu’on va pas passer beaucoup de temps ici.
– J’espère Blutlob, dit Kindi. Je l’espère sincèrement.
Mais les heures passèrent et il ne se passa rien. Ils avaient tous les deux les yeux fixés sur la porte, et ils discutaient de temps en temps.
– Oh, tu as vu tous les tunnels, toi ! Dit Kindi. Plusieurs fois, même ! Moi, je regardais beaucoup la TV ou je discutais avec les gens … mais je me suis un peu baladée dans les tunnels aussi. Je crois que mon préféré, c’était le tunnel numéro 8971.
– Ah oui ! Celui où il y a une statuette sur chaque chandelier !
– Oui, c’est ça. Elles étaient toutes différentes. Je pensais qu’il y en avait une qui étaient présente deux fois, mais en regardant de plus près la première statuette tenait son épée dans la main gauche et la deuxième dans la main droite !
– Moi, ma statuette préférée c’était …
Toc toc.
Silence. Ils fixèrent tous les deux la porte. Elle s’ouvrit. C’était un soldat de Fang & Fire, qui tenait un pistolet dans une main et une fiole de sang dans l’autre.
– Tenez ! Dit-il en jetant la fiole de sang dans leur direction, et en refermant aussitôt la porte.
Blutlob réussit à attraper la fiole de sang. Il laissa Kindi boire en premier, puis ils résumèrent leur discussion.
Des heures passèrent encore. C’était difficile d’estimer combien de jours cela faisait qu’ils étaient enfermés. Un soldat passait leur donner à manger de temps en temps. Ils discutaient parfois, mais avec le passage du temps et en l’absence de nouveaux événement, il y avait de moins en moins de matière à discussion.
Ainsi, malgré la présence rassurante de Kindi, Blutlob fut de nouveau préoccupé par ses regrets. Glucosa. Comment il avait failli causer son anéantissement. Comment elle aurait été anéantie si ce n’était pas lui mais quelqu’un d’autre qui l’avait trouvé. Et si parmi les nombreux vampires qu’il avait conduit aux militaires sans réfléchir, il y avait la Glucosa de quelqu’un d’autre ?
Il faisait des cauchemars. Parfois, il se réveillait en sanglots. En sanglots devant Kindi, qui ne disait rien et qui le consolait. Il avait honte. Honte de ne pas pouvoir se maîtriser.
– Je ne sais plus qui je suis, disait-il.
– C’est normal, Blutlob, répondait-elle. Ces événements ont bousculé l’existence de tout le monde.
Toc toc. Blutlob était tellement secoué qu’il ne parvint pas à attraper la fiole de sang.
– Mais … moi j’ai participé à l’anéantissement de nos semblables ! Hurlait-il en agonie. Tout le monde ne l’a pas fait. Tout le monde n’a pas agi comme moi.
– Oui, tu étais dans l’erreur, répondait Kindi, consolante. D’autres l’étaient encore plus que toi.
Toc toc. Blutlob réagit à temps.
– Mais toi, tu n’as pas fait l’erreur que j’ai faite.
– Oh, mais j’en ai fait bien d’autres. Tout le monde en a fait. Crois-moi, si on est dans cette situation depuis tout ce temps, c’est parce que d’autres ont commis des erreurs plus graves.
Toc toc. Blutlob n’allait pas bien, mais heureusement Kindi se souvenait de l’autre fois. Elle prit le relais avec succès.
Blutlob vit soudain une blonde qu’il savait être celle qu’il avait vaporisée tant d’années auparavant, à la sortie du tunnel, avant qu’ils se retrouvent emprisonnés dans ce fichu centre pour réfugiés. Il s’avança vers elle, larmes aux yeux, et il tendit ses bras :
– Pardonne-moi, oh … pardonne-moi !
– Blutlob ?
Blutlob ouvrit les yeux. Il avait la tête sur les genoux de Kindi, et les mains autour de sa taille. Il se retira subitement.
– Oh, désolé, Kindi … je rêvais d’une de ceux dont j’ai les vapeurs sur la main, dit-il, sanglotant.
– Oh, Blutlob, je comprends … je comprends tout à fait. Mais tu as fini par comprendre que tu étais dans l’erreur.
– Non, il y a encore quelque chose …
Blutlob hésita, mais jugeant qu’il ne lui restait plus aucune dignité à perdre, il avoua tout :
– Tu sais, c’est un hasard si je me suis retrouvé de ce côté-ci du conflit. En fait, avant d’être responsable de contrôle de qualité, j’étais … j’étais livreur. Comme Glucosa.
– Je sais Blutlob. Glucosa me l’a dit.
Blutlob ne lui demanda pas à quelle occasion Glucosa lui avait dévoilé cette information. Il préférait ne pas le savoir.
– Et puis tu sais, continua Kindi. Tous ceux d’entre nous qui prédatent le tournant malthusfératien, on a tous connu une période de pauvreté.
– C’est vrai ça ? Mais enfin … enfin, si j’avais pas été embauché à mon poste actuel, peut-être que j’aurais été parmi ceux qui ont essayé d’infiltrer ce centre. Peut-être que je serais déjà détruit depuis longtemps par injection d’eau bénite.
– Oui. C’est difficile de croire qu’on en soit arrivé là, à nous entre-tuer entre nous, après tant d’efforts pour bâtir une société des vampires. Écoute … j’ai discuté avec des gens. Si on arrive à s’en sortir avant d’être tous détruits … on a un projet pour éviter que ça se reproduise. Si tu veux, je peux te tenir au courant. Tu peux faire partie de la reconstruction de notre communauté.
Les larmes au yeux, un petit sourire se dessinant au coin de ses lèvres, Blutlob hocha de la tête.
Les heures passèrent. Blutlob avait faim. Où était donc le fichu soldat avec la fiole de sang ? Il fixa la porte. Il avait tout dévoilé à Kindi : ses regrets, son passé … et elle l’avait franchement bien pris. Il ne restait plus qu’à lui déclarer son amour et rayer la dernière zone de lumière qui persistait entre eux dans leur cellule sombre. Après tout, qui savait pendant combien de temps encore ils allaient partager cette cellule ? Blutlob détacha son regard de la porte. Il se leva et s’avança vers Kindi avec détermination.
VLAN ! Blutlob et Kindi sursautèrent et regardèrent dans la direction du bruit. C’était la porte de leur cellule qui était tombée. Derrière, il y avait quelques vampires qu’ils ne connaissaient pas. Ils ne semblaient pas porter le badge de Fang & Fire, mais plusieurs d’entre eux tenaient un vampire que Blutlob reconnut comme étant l’un de leurs geôliers. Celui-ci n’avait pas l’air d’apprécier la situation dans laquelle il se trouvait.
L’un des vampire s’avança et scruta la pièce. Il était petit et il avait les cheveux noirs frisés. En voyant Kindi et Blutlob, il dit à voix haute à ses camarades :
– Hé, devinez qui on a trouvé ! Eh oui, c’est Kindi Küsküs en personne ! Y en a un autre, certainement un des autres figurants dans la vidéo.
Il s’avança dans la cellule et s’adressa à Kindi :
– Kindi Küsküs, c’est un honneur de vous rencontrer, dit-il avec révérence. Votre message d’espoir et d’amitié a fait le tour de tous les centres de réfugiés du globe. Ça faisait des années que moi et mes camarades ici présents étions bloqués dans le centre de réfugiés de Kaliningrad. On pensait être des aberrants, à être ainsi entrés en pacte avec des soi-disant terroristes. On n’osait rien faire contre les militaires qui contrôlaient notre centre. Votre message nous a fait comprendre qu’on était loin d’être les seuls à en avoir marre de notre situation. On a réussi à maîtriser les militaires. En sortant du centre, on a rencontré d’autres groupes de vampires ayant fait pareil. On a réussi à trouver les coordonnées de tous les centres de réfugiés au monde, enfin on espère qu’il y en a pas d’autres. Il en reste encore quelques-uns sous l’emprise des entreprises militaires, mais ça va pas tarder à changer.
Il prit la main de Kindi, l’aidant à se lever, et fit signe de la main vers Blutlob pour indiquer qu’il pouvait se lever aussi.
– Si vous le souhaitez, vous pouvez vous joindre à nous pour nous aider dans nos efforts pour la libération de nos congénères, proposa-t-il. Mais nous comprenons tout à fait si, après tout ce que vous avez traversé, vous avez tout simplement envie de rentrer chez vous et vous reposer. C’est à vous de choisir. Après tout, vous êtes libres maintenant.
Et comme ça, c’était fini. Il pouvait aller d’ailleurs que dans les tunnels.

