CHAPITRE 15 : LA PRINCESSE ET LA PAUVRESSE

Un jour, Hunter et Grincho le Grincheux firent asseoir les trentaines de personnes présentes en cercle, et ce dernier prit la parole :

– Je pense qu’on peut dire que notre tentative d’appel à la paix a échoué, dit-il d’un ton sérieux. Nous avons analysé notre échec et nous voudrions retenter le coup. Hunter ici présent se dit prêt à aller récupérer la caméra. Et moi j’aimerais vous demander de faire quelque chose que j’aurais dû vous demander de faire la dernière fois : j’en appelle à faire du brainstorming sur ce que serait une campagne convaincante ! J’ai prêté l’oreille aux plus flatteurs d’entre vous l’autre fois, qui m’ont convaincu de m’en charger seul puisque j’ai une carrière à succès dans le secteur du journalisme. Non, mes chers vampires, j’ai été trop bête : ce que je faisais dans ma petite boîte de journalisme n’a rien à voir avec ce qui attire les foules aux médias plus conventionnelles. Alors j’en appelle à ceux d’entre vous qui aimez regarder la TV pour décider du message et des messagers de notre prochaine tentative !

Après une période de silence, la colocataire allemande de Blutlob s’exprima :

– Très honnêtement, j’ai décroché quand le type a avoué qu’il était sans cerceuil fixe, dit-elle. C’est pas du tout séduisant.

Blutlob savait que l’on avait pris de soin d’occuper ceux parmi les détenus qui étaient SCF dans une autre pièce, afin que de permettre à tout le monde de s’exprimer plus librement.

– Donc vous suggéreriez de choisir comme messager quelqu’un qui saurait dérober le coeur du vampire moyen, dit Grincho le Grincheux, pensif.

– Mais non ! S’exclama la vampire allemande. Je parle pas de beauté ou de charme, je parle de statut social ! Je veux dire que le messager doit être l’un d’entre nous !

– Oui ! Pourquoi pas toi, Grincho, puisque tu as de l’expérience dans les médias ? Ajouta le vampire à côté d’elle.

– Mais combien de temps je dois vous dire qu’il y a un monde de différence entre être journaliste dans une petite boîte et être présentateur TV ou acteur ? Dit Grincho avec un sourire qui se voulait patient. Je suis pas comme eux. Je plais pas à tout le monde. J’ai même quelques ennemis …

– Heu, j’ai une idée …

Tous les regards se dirigèrent sur le vampire qui avait timidement levé la main.

– Et si on choisissait quelqu’un qui a du charisme et qui est bien connu ? Suggéra-t-il. Je suis devenu vampire quelques décénnies avant cette catastrophe, et je garde de très bons souvenirs des cours d’intégrations dispensés par Kindi Küsküs. Ce disant, il dirigea son regard timide sur Kindi qui lui sourit avec bienveillance. « J’ai parlé d’elle partout autour de moi, et je peux vous dire que tout ceux que je connais qui ont fait appel à elle pour le cours d’intégration de leurs conquêtes sont très satisfaits » ! La sincérité de ses sentiments avait fait augmenter le registre de sa voix au fur et à mesure, et il termina son plaidoyer sur une voix de fausset.

– Moi aussi j’ai entendu dire beaucoup de bien sur elle, ajouta une autre vampire.

Blutlob avait peur pour Kindi, peur qu’elle aussi se retrouve avec une seringue d’eau bénite au milieu des yeux … il s’interjecta donc en s’exprimant ainsi :

– Réfléchissons un peu. Si c’est pas un détenu qui parle, comment est-ce qu’on saura qu’on dit la vérité sur eux ? Sur la situation actuelle ? Ce serait pas mieux de laisser parler un détenu un peu moins ringard et qui au moins avait un travail avant tout ça ?

– Vous évoquez tous des problématiques très justes, jugea Grincho. Quelle idiotie de ne pas avoir fait cela dès le début ! On aurait pû être en train de discuter de tout cela avec notre ami Claude Calvinclein. (Visiblement, on ne lui avait pas dit que les SCF n’étaient pas invités, et il ne semblait pas s’en rendre compte). Mais on n’y peux plus rien. Si Kindi est d’accord pour le faire (il regarda Kindi qui hocha de la tête), je vous propose de réfléchir à qui parmi les détenus serait un bon candidat pour paraître sur l’écran avec elle !

– Oh mais quelle idée de génie ! S’écria la colocataire allemande de Blutlob.

– Je propose de la choisir, elle, dit une vampire en dirigeant le regard sur Glucosa, qui retourna son regard en s’enfonçant les dents canines dans la lèvre inférieure. La vampire ferma les yeux et semblait momentanément perdu dans un souvenir délicieux. Elle se rasaissit et poursuivit : « elle avait son propre cercueil et elle était livreuse avant. En plus, elle pourrait porter une de ses récentes acquisitions, une veste décolletée aile de chauve-souris qui lui va à merveille  » ! La vampire était de nouveau submergée dans ses souvenirs.

– Elle est livreuse ? Chuchotta un vampire visiblement un peu sourd à sa voisine. Oh lala, si elle se pointe devant mon cercueil un jour, il y a autre chose que son colis que je lui ferais livrer ! Il n’avait l’air pas très sûr de lui lorsque Glucosa lui dévoila ses dents canines, les yeux mi-fermés, mais au bout d’un moment il retourna son geste.

Même s’il se faisait toujours des soucis pour Kindi, Blutlob pensait que c’était le bon choix. Kindi avait la popularité, la classe et le charme nécessaire pour conquérir les coeurs, et il était très difficile de résister à Glucosa, à sa chevelure plus lumineuse que la pleine lune, sa voix mélodieuse, sa taille de guêpe et ses superbes nichons bonnet D. On disait même que Sukra et Laura, qui préféreraient prendre exemple sur les humains de leur pays adoptifs et rester neutres vis-à-vis des événements récents, avaient demandé de la recevoir un soir dans leur cercueil.

Une remarque de Bierblut, qui d’habitude ne parlait en public que s’il avait vraiment quelque chose à dire, enfonça le dernier clou dans le cercueil :

– Il y a une marque de Sanggria très dégueulasse mais très vendeuse, enfin il y avait à l’époque, dit-il. Et Glucosa ici présente a plus ou moins le même gabarit que les nanas dans leurs pubs.

Il fut décidé que Grincho allait écrire un script avec Kindi et Glucosa, qu’on allait le faire lire à tout le monde et quand Hunter aurait récupéré la caméra, on allait refaire une réunion et filmer le tout.

La caméra fut récupérée au bout d’une semaine et l’on fit passer le message que le lendemain, les sympathisants étaient conviés dans une salle amphithéâtre du tunnel 1964. Blutlob se porta volontaire pour être garde du corps pour Kindi, prêt à se jeter devant une seringue d’eau bénite pour protéger son existence s’il le fallait. Un SCF fut choisi au hasard parmi les détenus pour être garde du corps de Glucosa.

Alors que le matin du jour historique s’approchait, Blutlob décida de visiter la cave à vin de Bierblut, espérant y trouver de quoi calmer ses nerfs. Mais alors qu’il était près de la porte, il entendit des sanglots et une voix abattue qui lui rappelaient la voix habituellement joyeuse de Hunter.

– Je me suis bien sali les mains ! Disait-il. Oh, que je le déteste ! Je lui avais tout dévoilé et lui, il m’avait caché son être profond …

Puis, il entendit la voix de Bierblut :

– Prends ça, mec. C’est qu’une piètre imitation de ce que j’aurais pu t’offrir si on était chez moi à Wilderswil, mais c’est tout ce qu’il y a.

– Oh, mais est-ce que ça va effacer que ce qui s’est passé ? Avec ce que j’ai dû sacrifier pour récupérer la caméra, j’espère que ça le fera cette fois-ci.

– Oh, mec ! Calme-toi …

Blutlob entendit un bruit de coup de poings dans le dos alors que Bierblut poursuivait son discours :

– On a tous perdu des choses qui nous étaient importantes à cause de ce foutu conflit, mec ! Le vin autrichien est dégueulasse, et en plus à cause de la pénurie de sang je dois limiter la quantité de sang que je mets dans chaque verre. T’es pas seul dans tes souffrances, mec !

Intensification des sanglots. Blutlob repartit en direction de sa chambre. Décidément, ce jour-là, Hunter avait plus besoin de la cave à vin de Bierblut que lui.

Le lendemain, il était face à l’audience, Kindi à sa gauche, Glucosa à la gauche de Kindi, un de ses seins à gauche de l’autre dans la fameuse veste décolletée aile de chauve-souris, et enfin, une SCF à la gauche de Glucosa. La salle ne tarda pas à se remplir, et l’équipe de tournage fit un signe à Kindi. Elle commença à parler, face à l’audience, suivant le script qui avait été relu et accepté par la cinquantaine de vampires constituant le noyau dur de leur cellule de résistance.

– Je m’appelle Kindi Küsküs. Certains d’entre vous me connaissez au moins de nom, car vous-même ou l’une de vos connaissances a été parmi les vampires à qui j’ai souhaité la bienvenue au sein de notre communauté. Tout au long de mon existence, j’ai été soucieuse du bien-être des autres. C’est pour cela que suite au tournant malthusfératien, j’ai choisi de travailler dans le secteur de l’intégration et l’éducation des nouveaux vampires, espérant apporter une contribution positive à notre communauté.

Puis, c’était à Glucosa de parler :

– Je m’appelle Glucosa et avant ce conflit, j’étais livreuse. C’était pas l’existence la plus facile au monde mais je faisais mon travail et même si certains jours j’avais soif sans pouvoir me procurer du sang, ça restait tolérable. Après le début du conflit, il y avait une pénurie de sang. D’un autre côté, pas mal de mes anciens collègues se sont mis à s’en prendre directement aux humains et donc j’ai fait de même. Mais un jour un vampire s’en est pris à moi avec une seringue à eau bénite. J’ai réussi à m’échapper avec seulement une blessure à la cuisse (elle souleva lentement sa jupe et montra une cicatrice récente) mais ça m’a fait très peur. Je pouvais plus faire confiance à mes propres congénères ! C’est pour cette raison que lorsqu’un des vampires que je fréquentais m’a offert des bombes d’eau bénite, j’ai pas dit non.

Puis, c’était à Kindi de parler. Elle se tourna vers Glucosa :

– Alors que nous faisions le maximum pour les nouveaux membres de notre espèce, nous avons oublié les anciens. Nous avons oublié que tous ne comprenaient pas les nouveaux changements sociétaux, nous avons oublié de leur faire une place, à eux aussi, au sein de notre nouvelle société ! Au nom de tous les vampires, je te demande pardon, Glucosa. Pardonnez-nous !

Et à ce moment, son comportement dévia de ce qui était prévu dans le script. Elle se mit à genou devant Glucosa, et sanglotant, elle cria :

– Pardonne-moi !

Conformément au script, Glucosa resta silencieuse pendant quelques instants. Puis, deviant du script, elle prit la main de Kindi, l’incitant à se lever. Elle apporta la main de Kindi à sa bouche et elle enfonça ses dents canines dedans, puis elle dit :

– Je te pardonne.

Les applaudissements et les sifflements furent assourdissants. C’est sans doute ce qui empêcha les militaires de leur tirer dessus alors qu’ils forcèrent une fois de plus la porte. Mais cela ne les empêcha pas de les emprisonner, les segrégant par classe sociale : ainsi, Blutlob se retrouva dans la même cellule que Kindi.

Creative Commons License

Laisser un commentaire