CHAPITRE 14 : HÉROS D’UN JOUR

Hunter était sympathique à leur cause : il était d’accord pour surveiller Glucosa à tour de rôle. Il opinait aussi qu’un sentiment de lassitude généralisé s’était installé chez les vampires du centre d’accueil, et qu’il était sans doute possible de trouver d’autres alliés en discutant avec les autres au sujet de leurs ressentis.

Ainsi ils recrutèrent quelques vampires dont Kindi, et ils découvrirent qu’ils n’étaient pas les seuls, ni les premiers à avoir arrête de se plier aux diktats des militaires : un groupe de quelques dizaines d’autres vampires gardait trois intrus dans une salle du tunnel numéro 2674. Ils décidèrent de mutualiser leurs efforts : ainsi, on transféra Glucosa dans la même salle que les autres intrus. De nombreux petits groupes de vampires écoeurés par les pratiques des militaires prirent contact avec eux, et le nombre d’intrus détenus s’accrut de deux. Bientôt, ils étaient plus d’une centaine. Ils se réunissaient de temps en temps pour discuter et partager leur sang quotidien avec les détenus. Quelques vampires émergèrent du lot par leur talent et leur intelligence en tant que leaders.

Un soir, alors qu’ils étaient en train de siroter du sang ensemble, un vampire fit part de son analyse de la situation. Il s’appelait Grincho le Grincheux, et ses traits du visage n’étaient pas si remarquables mais on pouvait néanmoins le reconnaître facilement au sein d’une foule à cause de son énorme poncho coloré qu’il avait réussi à garder en parfait état on ne sait comment malgré la situation difficile dans lequel ils se trouvaient. Il dit avec ferveur :

– Buvons, chers amis, partageons le sang ! Plus on partage notre nourriture, plus on partage notre force ! Dit-il. Notre nombre a dépassé les six cents aujourd’hui. Comme on est à peu près un millier dans ce centre, on a donc la majorité des vampires du centre de notre côté !

– C’est une bonne chose, certes, s’interjecta Hunter. Mais si plus de la moitié de la population du centre se rassemble régulièrement ici, ça va attirer l’attention. On doit faire quelque chose. On doit se disperser.

– Tu as raison, concéda Grincho le Grincheux. Ce qu’on fait va à l’encontre de ce que veulent les militaires, et ils ont toujours trop de pouvoir. Même si on est beaucoup à s’être affranchi du chapelet de cette inertie affective qui s’était installée parmi nous, ça suffit pas. Il faut faire quelque chose au sujet des militaires.

Glucosa sirotait allègrement son sang pas loin de Hunter. Au fond, elle n’avait pas l’air pas si différente des autres vampires. Blutlob frémissa. Dire que quelques semaines auparavant il a failli à la conduire aux militaires pour qu’elle se fasse détruire … qu’est-ce qui se passait dans sa tête à ce moment-là ? Les paroles de Hunter interrompirent sa réflexion.

– Quoi qu’on fasse de notre côté, leur entreprise peut toujours envoyer des renforts depuis l’extérieur. Qui sait à quoi ressemble le monde extérieur maintenant ? Peut-être qu’il y a des vampires qui sont de notre avis dans d’autres centres pour réfugiés … ou vivant en liberté. Ce qu’on devrait faire, c’est leur envoyer un signal.

– Une fois de plus, tu as raison, dit Grincho le Grincheux. Mais comment faire ?

– Si je puis … s’interjecta une vampire aux yeux noirs perçants et dont l’épaisseur des cheveux noirs était négligeable devant celle de ses monosourcils. On arrêta de parler et tous portèrent le regard sur elle. Elle poursuivit : « je m’appelle Blazma la Beauté, et j’ai des années d’expérience au sein de la filiale omanaise de la TV. Une façon de diffuser votre message serait de la faire passer à la TV. Bien que je m’occupais principalement de la chaîne de cuisine à l’époque où j’y travaillais, je pense que je pourrais vous être utile pour pirater les fréquences de la TV ».

– Moi aussi je bossais à la TV ! Moi aussi je peux vous aider ! Ajouta un vampire quelque part à gauche de Blutlob.

– Eh ben c’est très bien ! Dit Grincho le Grincheux, souriant. On a qu’à rédiger le message qu’on veut envoyer et choisir la personne qui le présentera aux autres.

Dans le tunnel numéro 1789, il y avait une salle amphithéâtre : on décida de convier la population du centre là-bas afin d’assister au discours d’un détenu dénommé Claude Calvinclein. Le jour J, la salle était bondée de vampires, et tous les yeux étaient sur le détenu, au milieu de la scène, entouré à droite et à gauche par deux gardes armés de pistolets et de seringues. Devant la scène, une équipe de tournage tenait une caméra prêtée par Blazma la Beauté. Blutlob pouvait voir celle-ci dans un coin de la salle avec des fils et d’autres bidules-trucs qu’il n’avait jamais vus de son existence, et non loin d’elle quelques vampires avaient une petite TV allumée sur la chaîne d’infos, où l’on voyait la plus récente génération de présentateurs : en fait, il y avait une seule présentatrice, une blonde qui était visiblement devenu vampire dans la fleur de l’âge, son visage blanchâtre voué à rester orné de points noirs pour l’éternité.

Blazma la Beauté était pleinement concentrée sur son travail, entremêlant les fils et les autres machins-trucs d’une façon mystifiante, et communiquant avec l’équipe de tournage à l’aide de gestes de sa main. Au bout d’un moment, elle se mit à compter avec la main, et l’équipe de tournage chuchota quelque chose au détenu. Peu après, elle caressa ses dents canines à l’aide de son pousse, signe universel pour dire « c’est bon ». L’image de la blonde boutonneuse à l’écran de la TV céda sa place à celle, granuleuse, du détenu qui se mit à parler aussitôt.

– Chers congénères, chers vampires … je vous parle depuis le centre d’accueil autrichien pour les vampires petits-bourgeois. Bon, vous qui êtes ici, vous le savez, mais on m’a dit de le dire pour la TV. Ok du coup, comme je disais, je suis dans un centre de réfugiés pour la classe moyenne, mais moi, je suis pas un vampire de classe moyenne. Je suis un détenu, un pauvre vampire qui a infiltré ce centre à la recherche de nourriture. Et si je peux vous parler aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu la chance de tomber sur des vampires au coeur aussi grand comme le château du monsieur le comte de Dracula qui ont refusé de me livrer à la destruction. On vous incite à prendre les gens comme moi pour des terroristes. Je sais pas comment on en est arrivé là … avant cette guerre, j’étais sans emploi et sans cercueil fixe. J’y comprenais rien à cette histoire de cuve à part que tout d’un coup je devais payer une somme d’argent que j’avais pas si je voulais continuer à boire du sang humain comme avant. Autant vous dire que je galérais déjà avant la guerre. Quand la guerre a commencé, mes ennuis se sont multipliés … avant je pouvais espérer me nourrir en fouillant dans les poubelles des industries agro-alimentaires. Depuis la guerre, même ça, c’est devenu un luxe. Et puis tout le monde me regarde de travers plus que jamais. On me taxe d’anti-cuve, de terroriste, et on me menace avec de l’eau bénite. Alors je me procure de l’eau bénite aussi et ça confirme l’idée que se font les plus fortunés que moi, que je suis un terroriste. Je sais pas comment on en est arrivé là … moi, j’ai qu’une envie, c’est de revenir aux jours où je pouvais fouiller dans les poubelles, où je pouvais, avec un peu de chance, boire un mélange de sang et de transpiration des aisselles de temps en temps. Je vous en prie, arrêtons cette folie, arrêtons cette guerre. Elle a plus aucun sens.

Silence. Quelques vampires de la première rangée se mirent à applaudir, et bientôt tout le monde applaudissait les paroles sincères de Claude Calvinclein, ce courageux champion des vampires opprimés. Ainsi, on entendit à peine le claquement de la porte de la salle et on remarqua à peine la seringue qui volait en direction de Claude Calvinclein. Ce n’était que lorsque cette seringue était enfoncée au milieu des yeux de celui-ci, et que son corps inanimé était tombé sur l’équipe de tournage, qu’un silence assourdissant s’empara de la salle, suivi d’une symphonie de cris de terreur. Tout le monde se retourna pour courir vers la porte mais les vampires les plus proches de la porte s’arrêtèrent direct sur leur pas, de sorte que certains des plus excités en arrière qui avaient déjà commencé à courir tombèrent. On entendit une voix qui était sans le moindre doute celle du général Ironpower.

– Mes pauvres congénères ! Quelles menaces vous avez dû subir de la part de ces malfrats de terroristes et leurs collaborateurs ! Sortez d’ici, nos soldats vous attendent et vous dirigeront vers la salle de conférences principale.

Quasiment tout le monde s’en était bien sorti : puisque l’on était beaucoup et des sympathisants avaient passé leurs vêtements présentables aux détenus, ceux-ci purent passer inaperçus dans la foule, indistinguables du vampire de classe moyenne général. Blazma la Beauté avait aussi réussi à se mêler à la foule avant que les militaires puissent s’emparer d’elle, en cachant stratégiquement son matériel de piratage à l’aide de ses attributs féminins.

Mais il n’y avait aucun signe de l’équipe de tournage et de leur caméra, ni de la TV miniature. En effet, le général Ironpower rentra dans la salle de conférence au bout de quelques minutes et fit un discours pour les informer que les principaux instigateurs de l’émeute, à savoir l’équipe de tournage, l’équipe de TV et les deux gardes à droite et à gauche du malheureux martyre avaient été incarcérés en isolation pour servir d’exemple aux autres petits malins qui auraient de pareilles idées en tête, il félicita les soldats de Fang & Fire d’avoir réussi à tuer cette insurrection dans l’oeuf et il salua le courage de chaque vampire présent dans la foule et il fit savoir que ses pensées accompagnaient les malheureuses victimes de cet événement traumatisant dans leurs efforts vers la guérison.

Certains que leur message avait touché le coeur de tout honnête vampire qui l’avait entendu, et que beaucoup d’honnêtes vampires l’avaient entendu étant donné le choix stratégique de l’heure de diffusion, on resta optimiste, poursuivant les réunions de « révolutionnaires » en cachette. Mais des mois s’enchaînèrent sans que rien ne change à leur quotidien et ils étaient de moins en moins nombreux lors des réunions.

Creative Commons License

Laisser un commentaire