CHAPITRE 13 : COMME PAR HASARD, TOME 2

Les jours s’enchaînèrent : de temps en temps il y avait des pénuries de sang. C’étaient des temps difficiles pour tout le monde, et quelques-uns parmi les plus vulnérables, en particulier les allergiques, rendirent l’âme de vampire pendant les périodes de pénuries les plus fortes, faute de nourriture adaptée. Pour retrouver le sens du temps, Blutlob décida de parcourir les tunnels du centre dans l’ordre, un par jour, en commençant par le numéro un. Il trouvait sa solution bien meilleure que celle de sa colocataire allemande, qui avait décidé de dessiner chaque jour un trait sur le mur de leur chambre et de passer son temps à regarder la TV. Non seulement elle avait fini par manquer de place pour ses traits sur le mur, le Baron de Bloodbath et Lady Loveteeth, les présentateurs TV habituels, étaient entrés dans la clandestinité pour assurer leur sécurité. Leurs premiers remplaçants étaient supportables, mais on faisait régulièrement sauter le plateau TV (et les remplaçants avec) et chaque nouvelle génération de remplaçants était toujours plus stupide et plus ennuyeuse que la précédente.

Un jour, alors qu’il revenait de sa promenade nocturne dans le tunnel numéro 291, il croisa ses anciens collègues, Kindi, et quelques autres vampires devant une porte.

– Blutlob ! Mec ! Bierblut le salua. On a fini de réhabiliter le jacuzzi. Tu veux te joindre à nous ?

Blutlob les regarda de plus près. Blutlob tenait une fiole de sang, et les autres tenaient de nombreuses fioles contenant un liquide transparent. Un visage tourmenté apparut devant les yeux de Blutlob, un visage qui s’évaporait sous des gouttes d’eau bénite. Il connaissait ce visage. Il tressaillit.

– T’inquiète mec ! Bierblut mit sa main libre sur son épaule. C’est de l’eau normale qui coulait du plafond quelque part. C’est pas de l’eau bénite.

Revenant à lui-même, Blutlob se prononça volontaire pour les rejoindre, espérant trouver répit des images qui le hantaient.

Il les aida à verser le contenu des fioles dans le jacuzzi. Les deux autres fois qu’il avait été dans un jacuzzi, il s’était baigné dans un sang riche et onctueux. Mais il fallait faire avec les circonstances : il se mit à nu et il immergea son corps dans le liquide transparent relativement rougeâtre qui dégageait une odeur subtile de sang.

Tout le monde avait l’air si délicieux dans ce jacuzzi. Leurs corps nus avait pris un aspect rosâtre sous l’eau, comme si un sang frais et chaud coulait dans leurs veines. Lorsqu’une partie de leur corps sortait de l’eau, l’illusion perdurait dans une fine couche d’eau rosâtre sur leur peau. Kindi en particulier avait l’air ravissante, ses longs cheveux noirs participant à ce jeu de cache-cache et d’illusions.

Blutlob sentit un feu parcourir son être, il sentit ses dents canines s’allonger. Ne voulant par attirer l’attention sur lui, il se pencha jusqu’à ce qu’il avait le visage sous l’eau. Il ouvrit la bouche et laissa le liquide légèrement ensanglanté ôter la chaleur qui s’était accumulée dans ses dents.

Quand tout ça sera fini, se dit-il, je pourrais lancer une startup spécialisée dans les jacuzzis. Je pourrais argumenter que les jacuzzis classiques sont trop vulgaires, avec le sang qui s’étale sur le corps comme si on avait déjà tué sa victime. Un jacuzzi à l’eau sanglantée est bien plus élégant, on fait allusion à l’acte à venir à l’aide de cette illusion de peau humaine. C’est bien moins exhibitionniste et ça demande de faire appel à l’imagination et au final ça donne plus soif qu’un jacuzzi classique.

Ses dents se calmèrent enfin alors qu’il s’amusait à faire une estimation du chiffre d’affaires de sa future startup, et il sortit le visage de l’eau. Il put discuter et passer un bon moment avec les autres après cela sans incident, même s’il voyait les autres immerger leur visage dans le liquide de temps en temps. Quand la fête était terminée, alors qu’il remettait ses vêtements, il se demanda combien ils étaient à avoir eu les mêmes idées que lui.

Bien longtemps après, alors qu’il se promenait dans le tunnel numéro 18742 du centre, son esprit déchiré entre la vigilance nécessité pour sa sécurité et la distraction qu’avait entraîné la multitude de destructions auxquelles il avait dû assister malgré lui, il vit de nouveau une figure suspecte : c’était une vampire en guenilles, aux cheveux blanchâtres descendant jusqu’à sa taille, qui essayait de s’introduire dans le centre via l’un des tunnels périphériques. Des images d’elle, immobile, la chair en évaporation, lui traversèrent aussitôt l’esprit : il ne savait plus s’il en était dégoûté ou s’il anticipait le cassage de routine. La vampire ne l’avait pas remarqué, ainsi put-il se faufiler derrière elle en douce. Une fois arrivée derrière elle, il lui mit subitement le collier anti-chauve-souris et appuya l’aiguille de sa seringue sur sa gorge.

– Inutile d’essayer de te transformer en chauve-souris, ça marchera pas, dit-il calmement, sa voix devenant de plus en plus menaçante. Tout geste inattendu te vaudra une injection d’eau bénite. Maintenant, je veux que tu poses tout ce que tu as comme arme par terre.

La vampire lui obéit, sortant un bocal rempli de sa poche trouée et le posant par terre.

– C’est tout ? Dit-il d’une voix toujours aussi menaçante.

Elle sortit l’autre poche pour montrer qu’elle était vide.

– Très bien, tu vas venir avec moi, dit-il. Et rappelle-toi, pas de geste brusque.

Il la retourna pour pouvoir passer derrière elle et il faillit laisser tomber la seringue. Ces yeux bleu marin, cette cascade de globules argentés, ces lèvres rouges et pulpeuses qui minimisaient la taille de ses dents canines lui était familières. Ils avaient travaillé ensemble pendant quelques années nonante ans plus tôt, tous les deux livreurs en Savoie.

– Coucou, Blutlob, dit-elle avec un sourire mesquin.

– Tu… tu vas venir avec moi, Blutlob fit semblant d’être toujours maître de la situation, en espérant que ce simulacre de contrôle l’aiderait à se rassaisir pour de vrai. Mais, au fond de lui, il sentait qu’il n’allait pas pouvoir la conduire au même sort que tous les autres. Il faillit vomir en réfléchissant à sa chair en évaporation. Il n’allait pas lui faire cela. Après tout, elle avait été une collègue qu’il appréciait. Elle avait été une amie qu’il appréciait. Elle avait été plus encore, même si c’était elle qui avait beaucoup, beaucoup, beaucoup insisté. Il avait apprécié malgré tout. Non, elle n’allait pas subir le même sort que les autres. Se mettant derrière elle, il la fit marcher, se dirigeant vers le centre tout en évitant de prendre la voie la plus directe, espérant trouver une porte ouverte, un local où il pourrait aller pour l’interroger dans le calme et réfléchir à ce qu’il allait faire par la suite.

Il finit par trouver ce qu’il cherchait après avoir arpenté une douzaine de tunnels différents : c’était une porte en bois qui n’était pas verrouillée, et en l’ouvrant il se retrouva dans une pièce avec un grand nombre de tonneaux, certains entassés proprement les uns sur les autres, d’autres éparpillés, sur le pied ou sur le ventre.

Il l’attacha avec une corde à un tonneau, puis il essaya de lever le tonneau en question pour s’assurer qu’elle n’allait pas pouvoir s’enfuir : le poids du tonneau était énorme, même pour un vampire aussi fort que lui. Il revint s’asseoir par terre en face d’elle. Elle avait toujours son sourire mesquin.

– Alors, Blutlob, dit-elle, espiègle. Tu te souviens de moi ? Un tout petit peu ?

– Oui Glucosa, je me souviens, répondit-il sèchement. Et je serais toi, je serais pas aussi chipie. Tu sais pas ce qui te serait arrivé si quelqu’un d’autre t’avait attrapé : tu serais plus là, et ta chair serait en train de s’évaporer en ce moment.

– Ho, mais si tu m’avais pas attrapé, ce serait tes copains qui seraient en train de s’évaporer, dit-elle, toujours aussi espiègle. Ou peut-être que je t’aurais balancé la bombe à l’eau bénite direct dans la gueule.

– Arrête, Glucosa, ARRÊTE ! Hurla-t-il avant de se rassaisir, par peur qu’un curieux serait dans les environs et viendrait voir ce qui se passe. C’est pas une blague. J’ai pas envie qu’il t’arrive quelque chose. J’en ai marre, bordel, J’EN AI MARRE !

Son ton était monté de nouveau, et il avait enfoncé la seringue qu’il tenait dans le bras non loin du mollet pâle de Glucosa qui sortait de ses guenilles. Elle ne rigolait plus.

– Désolé, dit-il quand il se rendit compte qu’il avait failli l’anéantir. Mais arrête tes conneries. Je t’aurais rendue, tu aurais eu cette injection bien plus tôt, et ça aurait pas été un accident. Mais j’ai pas envie de faire ça. Par contre, tu vas m’expliquer comment tu en es arrivée là. Comment est-ce qu’on en est arrivé là.

– Bon, dit-elle, un peu plus sérieuse. Tu veux quand même pas que je raconte tout ce qui s’est passé ces nonantes dernières années ?

– Non, dit-il. Mais à l’époque, tu étais livreuse, j’étais livreur, on s’entendait bien. On s’en fichait de cette histoire de cuves. Maintenant, je suis hébergé et protégé par une organisation pro-cuve contre toi et tes copains terroristes anti-cuve radicaux qui voulez ma peau, visiblement.

– Mais Blutlob, dit-elle, qui a dit que j’étais une terroriste anti-cuve ?

– Ton bocal d’eau bénite que tu voulais nous balancer dans notre gueule à nous, qui t’avons rien fait ? Il faillit crier. Dis-moi, c’est qui votre chef ? C’est qui qui t’a convertie à ces conneries ? C’est pas ta pote de l’époque qui était déjà une anti-cuve convaincue ? Comment elle s’appelait déjà ?

Effectivement, il ne se rappelait pas comment elle s’appelait, cette brune. Mais il se souvenait contre son gré de cet après-midi où ils avaient bu un peu trop de Sanggria tous les trois, souvenir qu’il aurait aimé pouvoir supprimer de sa mémoire, faute de pouvoir supprimer la réalité sous-jacente.

– Tu parles de Trigly ? Ça fait soixante ans que j’ai plus de nouvelles d’elle. Elle a été embauchée chez Malthusferatu & Sons pour faire je sais pas quoi, puis elle a coupé les ponts.

– Mais alors … pourquoi est-ce que tu as une telle haine contre nous ? S’écria Blutlob. Pourquoi tu as voulu nous exploser ? Mais c’est qui qui t’as mis dans la tête qu’être anti-cuve était une bonne idée ?

– Qui t’as dit que j’étais anti-cuve ? Dit-elle, soudain triste.

Blutlob la regarda les yeux grands ouverts.

– Je m’en fiche que vous gardiez les humains en vie plus longtemps pour pouvoir nourrir tout le monde, je m’en fiche que l’art ancestral d’enfoncer ses canines dans la chair de notre proie soit maintenant réservé aux plus riches d’entre nous qui peuvent se payer un brevet, poursuivit-elle. Mais est-ce que vous vous êtes déjà demandé si certains d’entre nous n’ont pas les moyens de se payer le sang que vous nous proposez ? Non, si tu as un bon boulot dans les nouvelles industries, le sang coûte rien, et si tu as un métier en dehors de tout ça on t’oublie sauf quand on a besoin de toi. Tu compte pas autant. Si on décroche un job dans les nouvelles industries, on oublie son passé, on fait semblant de plus connaître ses amis. Je m’en fiche des cuves ! Mais à cause de vos bagarres il y a une pénurie du sang manufacturé, ça coûte un bras ! Mais il faut surtout pas qu’on reprenne nos habitudes, faut surtout pas qu’on enfonce nos canines dans la chair des humains, c’est interdit ! Je m’en fiche des cuves ! Mais je veux me venger de ceux qui sont en train d’affamer moi et mes amis avec leurs guéguerres et leurs restrictions stupides !

À ce moment-là, la porte de la pièce s’ouvrit. Blutlob se retourna pour être face à la porte et essaya de cacher Glucosa à l’aide de sa figure. C’était Bierblut qui avait ouvert la porte, une fiole de sang dans une main, un verre dans l’autre.

– Blutlob ? Tu fais quoi dans ma cave à vin, mec ? Dit-il, s’avançant vers un tonneau, l’ouvrant et immergeant son verre dedans. C’est qui cette nana ? Du coup t’as abandonné ta Turque au final ? Hé attends, pourquoi elle est accrochée comme ça ? Tu fais pas ça dans ma cave à vin, hein !

– Désolé, Bierblut, on savait pas que c’était ta cave à vin, on va aller ailleurs, dit Blutlob, tâchant de cacher la vérité de la situation, mais c’était en vain.

– Attends, pourquoi elle a un collier anti-chauve-souris ? Dit Bierblut, me dit pas …

Blutlob était complètement figé.

– Elle a essayé d’infiltrer le centre et tu l’as emmené ici au lieu de l’emmener être exécutée ? Demanda Bierblut.

– Euh, c’est-à-dire que … dit Blutlob, je voulais l’interroger …

– T’as raison, mec ! s’exclama Bierblut, comme s’il n’avait pas entendu ce qu’il voulait dire. Moi aussi j’en ai marre de toutes ces exécutions. C’est pour ça que je me planque ici pour boire quasiment tout le temps.

Ce disant, il se rappela qu’il avait un verre de vin dans la main. Il versa un peu de sang de sa fiole et prit une gorgée, puis il continua : Comme ça au moins, si un pauv’ vampire de plus se fait exécuter, ce sera pas de ma faute !

Blutlob était hébété. Il n’était donc pas seul à être las ?

– Comment ça, tu passes ton temps à boire ici ? Dit-il, sur la défensive. Tu ne te balade pas ? Et si un anti-cuve réussissait à s’infiltrer et détruire tout le monde pendant que tu te gaves de vin au lieu d’aller te balader ?

– Calme-toi, mec ! Aucun d’entre nous a été détruit à cause des anti-cuves depuis qu’on est là, mais on a détruit des milliers d’entre eux, répondit Bierblut sobrement. Puis il se tourna vers Glucosa. Une gorgée, la gonzesse ?

– Je veux bien merci. J’ai très faim, répondit Glucosa, souriant avec sincérité pour la première fois depuis que Blutlob l’avait trouvée. Vous êtes quelqu’un de très gentil.

Blutlob tenta de se justifier pendant que Bierblut donna à boire à Glucosa.

– Mais enfin, Bierblut, pense combien de vampires tu mets en danger en agissant comme ça ! Moi, c’est la première fois que je ramène pas un terroriste direct au QG ! Et c’est seulement parce que c’est une collègue d’autrefois ! Sinon, elle serait en train de s’évaporer ce moment même !

– Calmos, mec! Je vais pas aller te dénoncer ! Tiens, prends une gorgée et on va discuter calmement, ok ?

Se rappelant encore l’incident avec le Sanggria, Blutlob refusa, même si, connaissant Bierblut, il était sûr que le risque était minime. Il préférait tout de même le risque zéro. Néanmoins, il s’efforça de rester calme.

– Alors, vous vous connaissiez quand Blutlob était livreur ? Demanda Bierblut.

– Oui, et quand il avait pas les vapeurs de plusieurs de nos congénères sur les mains ! Dit Glucosa.

– Tiens, on dirait le mausolée qui se fout du sépulcre ! Répondit Blutlob d’un ton sarcastique.

– Allez, calmez-vous les gars …

– Moi j’ai porté atteinte à l’intégrité d’aucun vampire ! Contrairement à toi ! Hurla Glucosa en réponse. D’ailleurs, si j’avais à boire je serais même pas ici !

– Comment ça ? Demanda Blutlob qui ne comprenait plus rien. Mais tu es une terroriste, un danger public … moi, ce que je fais, je le fais par souci pour la sécurité des autres vampires. Tu crois que ça me fait plaisir de voir mes congénères s’évaporer ? (Il se mit à trembler) Tu crois que ça me fait plaisir d’avoir constamment leurs visages tourmentés en tête alors que je sais plus combien j’en ai vu partir en vapeurs ?

Bierblut le prit dans ses bras. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il s’était mis à sangloter, des larmes froides coulant sur ses joues pâles.

– On a partagé de bons souvenirs ensemble, Glucosa. J’ai pas envie de te faire ça. J’ai pas envie de te faire ça. Mais je dois le faire.

– Non mec, il y a rien que tu doives faire, dit Bierblut, le serrant dans ses bras. Je suis sûr que t’es pas le seul à avoir ce ressenti. Voici ce que je te propose de faire. T’as vu comment Hunter regarde Rubinzahn quand il fait ami-ami avec les militaires ? Qui aurait crû que ça finirait comme ça pour ces deux-là, complices comme ils étaient. Oh lala … mais je m’éloigne du sujet. Je reste ici avec la nana. Crois-moi, on risque rien. Vas chercher Hunter et amène-le ici. Je suis sûr qu’il va comprendre, on verra avec lui comment on procède.

Alors que Blutblob ferma la porte derrière lui, il vit Bierblut proposer à nouveau une gorgée de vin à Glucosa.

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