– Bonne après-midi, vénérables vampires, dit une voix sérieuse, j’espère que vous avez bien dormi. Nous avons des choses à vous dire. Veuillez bien vouloir me suivre quand vous serez prêts.
Blutlob se leva et regarda dans la direction de la voix. Une vampire brune était à la porte. Il y avait huit cercueils autres que le sien dans la pièce. Il reconnut Laura, bien éveillée, et Rubinzahn en train de se lever.
Ils avaient tous dormi sans enlever leurs vêtements, qui d’ailleurs étaient bien sales et miteux suite à leur calvaire. Aussi ils ne furent pas longs à se préparer. La vampire brune les conduisit dans une salle. Ils rejoignirent une foule formée devant un podium, et Blutlob crut reconnaître l’ex-général Ironpower de Dent & Défense sur le podium.
Une fois que le flux des arrivants s’était arrêté, l’ex-général prit la parole :
– Vénérables vampires, dit-il, je suis le général Ironpower, membre du conseil d’administration de Fang & Fire. Vous êtes venus ici depuis plusieurs coins de la Terre, non sans danger, et il nous incombe d’assurer votre sécurité en ces temps tumultueux.
Une soldate se dirigea vers le général Ironpower et lui remit une boîte.
– Mais avant toute chose, nous souhaitons saluer votre persévérence face aux difficultés et aux dangers, et remercier deux vampires civiles dont les actions courageuses ont sauvé l’existence d’un grand nombre de leurs congénères. Le premier vampire a sauvé le groupe qui nous a rejoint depuis la Scandinavie : J’appelle Souvre le Sven à venir sur le podium !
Un vampire chauve, tatoué et à la barbe longue et blonde vint sur le podium. Le général Ironpower ouvrit la boîte qu’il tenait et sortit une médaille qu’il remit sur la poitrine du vampire héroïque, énonçant d’une voix commandante : « Expert-comptable pour l’entreprise Blodvarna, bénévole dans votre temps libre dans une association nordique d’arts du cirque, vous régaliez en des temps plus heureux vos congénères grâce à votre capacité à recycler le sang que vous ingérez dans vos propres veines. Vous vous êtes servi de cette capacité extraordinaire afin de nourrir vos congénères affamés sur la route difficile qui vous a menés jusqu’ici, au risque de finir vous-même affamé. Je salue votre courage, Souvre le Sven. » Il fit un salut militaire, et la foule applaudissa.
Une fois que le héros scandinave était revenu dans la foule, le général reprit : « le deuxième vampire à avoir fait preuve d’un immense courage a permis au groupe parti depuis la Turquie de nous rejoindre. Il s’agit d’un nouveau membre de notre communauté qui n’a toujours pas de surnom, Laura. J’appelle donc Laura à venir sur le podium. »
Laura rejoignit le podium avec timidité. Le général lui mit la médaille sur la poitrine et dit d’une voix rayonnante : « Responsable de communications interculturelles au sein de la multinationale Sang+, à peine quelques mois après votre conversion en vampire, vous avez décidé dans ce moment difficile qui se présentait à vous, d’entreprendre une action héroïque qui a sauvé l’existence à une centaine de vos congénères. Vous saviez à quel point l’action de lécher ce sang d’origine inconnue sur le visage de l’humain décédé pouvait mettre en danger votre existence, et pourtant vous l’avez léché, en mettant en avant la sécurité de vos congénères avant la votre. Je salue votre courage, Laura la Lécheuse. ». Il fit un salut militaire. Et la foule entonna « Laura la Lécheuse ! ».
En descendant du podium, Laura se jeta dans les bras de Sukra qui l’assaillit de bisous. Le général Ironpower reprit son discours :
– Vénérables vampires, notre monde a succombé dans le chaos le plus total : partout des terroristes menacent la sécurité des particuliers et celle des entreprises, sclérosant notre économie. Pour votre sécurité, nous vous conseillons de rester dans ce centre d’accueil où il y a moins de risque et les déboires sont plus facilement maîtrisables, en attendant que les hostilités cessent. L’Autriche est plus sûre que la quasi-totalité des pays voisins, mais malheureusement même ici des incidents se produisent. Bien sûr, nos employés sont là pour vous protéger, mais pour votre bien, nous allons vous munir de seringues, pistolets et colliers anti-chauve-souris et vous former à leur utilisation. Ainsi, vous saurez vous défendre en cas d’attaque subite, ce qui vous permettra de profiter des 23517 tunnels du centre à votre aise, à tout moment, sans être accompagné par un de nos employés.
Il reprit son souffle et continua :
– Aussi je vous prie de vous regrouper par quinzaine. Nos formateurs, reconnaissables par leurs badges représentant une balle en ceinture à dents canines, vont s’adresser à vous.
Blutlob se retrouva avec le militaire qui les avait aidé à s’enfuir d’Ankara, le corporal Kyller, et celui-ci fut toujours aussi désagréable que dans les souvenirs de Blutlob.
– Bon, dit-il d’un ton hargneux, si vous vous en êtes tirés jusqu’ici, c’est que vous savez vous servir des seringues et des pistolets. En tout cas vous connaissez quelqu’un qui peut vous apprendre à vous en servir. Pour le coller anti-chauve-souris, j’aurais besoin d’un volontaire.
Rubinzahn se porta volontaire. Le corporal Kyller mit le collier autour de son cou.
– Il faut refermer le collier très rapidement après l’avoir mis autour du cou de votre adversaire. S’il est ouvert, c’est comme s’il n’était pas là, dit-il en refermant le collier derrière le cou de Rubinzahn – on entendit un click.
– Maintenant, Monsieur, pourriez-vous essayer de vous transformer en chauve-souris ?
Des poils se mirent à pousser sur le corps de Rubinzahn qui prit brièvement un aspect légèrement chiroptéresque, revenant aussitôt à sa forme normale. Le même phénomène se reproduisit à nouveau : on voyait que Rubinzahn se concentrait, mais il ne fit pas mieux qu’avant et au bout de quelques secondes il se mit à haleter.
– Je vous remercie, dit le corporal Kyller, et il manipula quelque chose : on entendit un click et le collier se rouvrit. « Pour enlever le collier, il faut entrer un code PIN. Le code par défaut de la dernière version est 1234, mais nous vous conseillons vivement de le modifier. En effet, même en temps de paix le code par défaut était régulièrement connu des malfaiteurs car nous nous faisions régulièrement pirater et c’est encore plus vrai aujourd’hui. Bon, c’est tout au sujet des colliers chauve-souris. Si vous manquez de matériel, vous n’avez qu’à revenir dans cette salle et vous adresser à l’un de nos représentants. Au revoir ».
Et il les délaissa.
Après avoir récupéré tout le matériel nécessaire, Blutlob aurait voulu faire une petite sieste, mais Laura et Sukra avaient demandé avec tant de gentillesse d’avoir la chambre à elles pendant quelques heures, et tout le monde était tellement d’accord, qu’il fut aussi d’accord pour le faire. Il décida donc de partir à la découverte des tunnels du centre avec Bierblut et Kindi, qui allait beaucoup mieux même si elle avait toujours des absences de temps en temps.
Les tunnels ne furent pas ennuyeux : ils étaient illuminés par des chandeliers dont le style variait d’un tunnel à l’autre. Des dessins et des graffitis pas très neufs, anciens et paléontologiquement anciens ornaient les murs. Par endroits il y avait des portes, beaucoup étaient fermées mais d’autres cachaient de véritables surprises, dont un ancien jaccuzzi que Blutlob et ses amis décidèrent de réhabiliter. Les temps étaient graves, mais il y avait de quoi passer son temps paisiblement en attendant la fin des hostilités.
Dans les jours et les semaines qui suivirent, Blutlob passa beaucoup de temps à parcourir les tunnels, parfois accompagnés de ses amis mais le plus souvent seul. Découvrir l’inconnu se cachant derrière les portes des tunnels le régalait, mais pas autant que ses discussions avec Kindi (même s’il restait toujours discret sur ses sentiments, ne souhaitant pas la choquer et retarder la guérison de son psyché). Un jour, alors qu’il s’était aventuré loin dans le tunnel numéro 478, hypnotisé par le vert moitié-vomis moitié-canard des chandeliers, il entendit un bruit et il était aussitôt par terre, un poids lourd sur son corps. BOUM ! Il avait mal à la tête. Il voyait une figure floutée dont une partie s’approcha de lui. BOUM ! Heureusement, sa main était près de sa ceinture – BOUM ! Son nez était-il scindé en deux ? – où il avait ses seringues. Il prit une seringue et – BOUM ! – l’enfonça dans le corps de son attaquant. Il sentit l’emprise de celui-ci s’affaiblir. Son attaquant était entré en convulsions, il entendit un bruit de vomissement et son visage était recouvert d’un liquide rouge ayant une odeur particulière rappelant le sang. Lorsque son attaquant était devenu immobile, il se libéra, se nettoya le visage et contempla ce qui s’était passé.
Son attaquant était un vampire blond et obèse en guenilles. Blutlob avait réussi à lui enfoncer la seringue dans les fesses, mais il n’avait pas réussi à la vider. Par mesure de précaution, il mit un coller anti-chauve-souris autour du cou de l’attaquant assommé.
Hébété par l’attaque, Blutlob traîna malgré lui son attaquant jusqu’aux responsables de Fang & Fire. On le félicita de son courage, et on l’incita d’assister à la destruction de l’anti-cuve pour s’en remettre du trauma de l’attaque. Blutlob aquiesça avec réticence. On injecta le terroriste d’eau bénite : il hurla, il se tortilla et il se mit à s’évaporer. Malgré le calvaire que lui avait fait subir l’attaquant, Blutlob dût partir dans un coin pour vomir discrètement : partout où il regardait, il voyait ce visage en détresse.
Au cours des prochains mois, il subit quelques autres attaques au cours de ses excursions dans les divers tunnels du centre, et, ne sachant pas quoi faire du terroriste qu’il avait réussi à maîtriser, il le remettait aux autorités et acquiesçait malgré lui à être encore et encore spectateur de leur destruction par injection d’eau bénite. Il n’avait plus vomi depuis la destruction du deuxième, mais leurs visages le hantait dans ses rêves comme dans ses rêveries, fondant les uns dans les autres jusqu’à ce qu’il ne savait plus combien ils étaient, ni à quoi chacun avait ressemblé.


