Même les ex-militaires ne savaient pas quoi faire face à cette situation : ils étaient moins nombreux que les terroristes, d’autant plus que les terroristes parvenaient à se nourrir en continu alors qu’ils n’avaient pas mangé depuis des jours. On discuta des différentes stratégies possibles. Clairement, on ne pouvait pas revenir en arrière : le chemin était long et on ne savait pas si l’autre bout du tunnel était toujours libre. On décida d’attendre pendant quelques jours : peut-être que leurs alliés viendraient attaquer les terroristes de l’extérieur. Au fil des heures, certains décidèrent d’aller rejoindre les terroristes. Blutlob résista, mais il avait de plus en plus envie de passer son temps à dormir, et il lui semblait parfois que les dents canines de ses compagnons avaient rétréci, et que leur teint blafard s’était paré du rose du sang qui coule dans les veines. Cette vision éveillait en ses dents canines un désir vif d’extraire le liquide vital de son enveloppe rosée, et il ne cessait de se répéter qu’il était entouré de vampires et non d’humains regorgeant de sang malgré ce que voulaient lui faire croire ses sens. Constatant qu’il avait de plus en plus mal à se débarasser de ce délire, il décida que c’était en effet une bonne idée de dormir pendant un moment.
Il était de retour dans le cavaret norvégien et Kindi était à ses côtés.
– Bon, comme tu es celui d’entre nous qui a été le plus formé à l’espionnage, tu sors et tu reviens avec des renforts et du ravitaillement au bout d’une semaine, hein !
Le liquide dans cette fiole-là avait un teint un peu orangé …
– Noooooon !!! Ahhhh !!
BOUM ! Malgré la fatigue, Blutlob sursauta et regarda autour de lui. Tout le monde était un peu effarouché comme lui, et certains regardaient la sortie.
Un humain était tombé dans le tunnel à travers l’ouverture. Il était immobile, du sang s’était mis à couler de son nez et de sa bouche sur le sol. Les terroristes ricanaient dehors.
– Ah merde ! T’aurais pas pu être un peu moins maladroit ?
– Euh …
– Nourriture gratos pour vous, parce qu’on est gentil !
– Hahahahaha !
Blutlob voulut bondir vers l’humain, qui était visiblement assommé ou mort, et lui sucer le sang comme les doux plaisirs d’autrefois, mais son éducation de vampire digne et civilisé le retint à sa place : quelles maladies avait cet humain ? Quelles substances avait-il introduit dans son sang au cours de sa vie ? Avec quels types de fluides corporels avait-il était en contact ? Malgré la faim qui le tourmentait, il hésitait à toucher à ce sang d’origine inconnue. Tous ses co-prisonniers étant aussi dignes et civilisés que lui, personne n’osa s’approcher de l’humain. Tous préféraient attendre les secours plutôt que de prendre un risque avec du sang non-certifié.
Une fois le choc passé, le sommeil s’empara de nouveau de Blutlob. Il était maintenant chez Bierblut avec Kindi, et ils étaient en train de s’injecter le vin fait maison de Bierblut avec des seringues HW-1337.
– Non, Rubinzahn, tu peux pas dormir dans mes bras !
Il enleva son fez pour le mettre sur la tête de Kindi, et prit la moustache de celle-ci pour la mettre sur sa lèvre.
– Qu’est-ce que t’as fait ? Laura ? Laura ! Pourquoi ? QU’EST-CE QUE T’AS FAIT ?!
Blutlob se réveilla avec difficulté et regarda autour de lui. Deux figures étaient penchées autour de l’humain et une autre figure s’approchait d’elles.
– Que se passe… l’ex-sergent Sodium fut interrompu par le hurlement de Sukra.
– ELLE A INGÉRÉ LE SANG SUR LE VISAGE DE L’HUMAIN ! Les hurlements desespérés de Sukra se réverbérèrent à travers le tunnel.
– Par la rougeur du sang, calmez-vous ! Dit l’ex-sergent Sodium en prenant Sukra fermement par les bras et la secouant. Il se tourna vers Laura qui était plus calme, mais visiblement émue de voir Sukra dans un tel état. « Expliquez-vous ».
– Eh bien, cela ne fait pas longtemps que je suis une vampire, dit Laura, et j’ai un souvenir très vif de ma semaine d’intégration dans la communauté des vampires. On nous a appris que le sang d’un humain devient périmé et ne peut être bu sans grands risques pour la santé environ 48 heures après sa mort, et celui-ci est visiblement mort. (Elle montra le cadavre humain à côté d’elle). J’ai aussi appris que si par malheur j’étais amenée à boire du sang non-certifié, toutes les maladies et problèmes possibles se manifesteraient avant 24 heures. Cet humain représente une opportunité pour nous de reprendre nos forces et attaquer les terroristes. Mais cela fait vingt heures que nous attendons ici sans ne rien faire, et j’avais peur que cette fenêtre d’opportunité se ferme. Maintenant que j’ai bu son sang, il suffit d’attendre 24 heures. Si je ne montre aucun signe de maladie dans les 24 heures qui suivent, tout le monde peut boire le sang et on va peut-être s’en sortir.
Puis elle regarda Sukra, qui sanglotait et reniflait de temps en temps, avec tristesse et dit avec douceur : je suis désolée mon amour, je n’ai pas fait ça pour te faire du mal. Je l’ai fait pour nous sauver.
– Vous savez, ce que vous avez fait est très choquant, dit l’ex-sergent Sodium, mais aussi très courageux. Avec mes collègues militaires, nous avions discuté de quelques solutions possibles, mais elles sont longues à mettre en oeuvre. Il est vrai que si ce sang s’avère comestible, nous aurons largement les forces nécessaires pour attaquer les terroristes et sortir de ce guet-apens.
L’incident avait réveillé Blutlob et comme tout le monde, il passa un moment à fixer Laura, hébété par ce qu’elle avait fait. Mais le sommeil ne tarda pas à s’emparer de lui de nouveau, et de nouvelles images confuses se mirent à défiler devant ses yeux : Bierblut était à la TV et il montrait une bouteille de la plus récente boisson alcoolique fabriquée par son entreprise. Il vit la TV diffuser une cérémonie d’hommage à la mémoire de Laura. Blutlob était orateur et il avait la foule en face de lui. En première rangée, il vit Kindi et Sukra côte-à-côte, main dans la main. Quelqu’un le secouait.
Blutlob ouvrit les yeux et la vampire, une soldate, arrêta de le secouer.
– Le sang est comestible, dit-elle. Allez-y, nourrissez-vous, mais pensez aussi aux autres !
Après quelques gorgées de sang, la vision de Blutlob redevint nette et ses pensées claires et exactes. Une fois que tout le monde s’était nourri (sauf un vampire très affaibli, qui expliqua qu’il était allergique aux lymphocytes T et qu’il préférait attendre le retour à la civilisation afin de se procurer du sang adapté à ses besoins), les militaires les réunirent et leur expliquèrent que les bruits et les paroles venant de l’extérieur laissaient croire que les terroristes attrapaient quelques humains chaque soir et se festoyait dessus. De plus, il semblait que le sang d’un des humains attrapés quelques jours auparavant était contaminé, car on entendait certains terroristes se plaindre de symptômes d’empoisonnement alimentaire. Il fallait donc passer à l’acte le plus rapidement possible, en attaquant les terroristes alors qu’ils étaient distraits par leur beuverie. Il était préférable que le plus grand nombre participe à l’attaque : les militaires leur diraient quand passer à l’acte.
Ils n’attendèrent que quelques heures de plus dans le tunnel avant le signal des militaires. Ce fut une belle embuscade, les félicita l’ex-sergent Sodium par la suite, mais tout se passa comme un rêve pour Blutlob après avoir enfoncé sa seringue dans le dos du premier terroriste, une blonde qui était en train de se régaler sur un humain. Il en détruit bien d’autres après elle, mais il ne savait plus lesquels ni combien.
Comme dans un rêve, ils s’envolèrent jusqu’au sous-sol d’un manoir, où il était écrit en gros « Österreichisches Auffangzentrum Für Kleinbürgerliche Vampire ». Comme dans un rêve, il fut conduit jusqu’à un cercueil. Il s’endormit et il ne fit pas de rêve.

