CHAPITRE 1 : LE SUISSE ET LA TURQUE

Blutlob prit une gorgée de son cocktail Blood Mary. Il était en vacances à Oppland, en Norvège, dans un cavaret près du sommet du mont Glittertind. Il était presque midi et l’entrée du cavaret était couvert par un rideau imperméable à la lumière, permettant aux clients de se détendre dans une obscurité douce et paisible malgré le soleil qui brillait sans pitié à l’extérieur. La température était agréable, même à l’apogée de la chaleur estivale. Il se sentait tellement plus chanceux que ses anciens camarades bloqués chez eux à Wilderswil, prisonniers des caprices du soleil suisse. Ils pouvaient tout au plus se payer un verre de bière diluée dans les petits cavarets médiocres des Alpes. Lui, Blutlob le Banal, avec l’argent qu’il gagnait grâce à son nouvel emploi prestigieux, avait pu se payer ce voyage exceptionnel dans cette région au panorama magnifique, dans l’un des cavarets les plus prisés de toute l’Europe. Des shows haut-de-gamme s’offraient à ses yeux et une musique exotique et merveilleuse lui caressait les oreilles tous les jours. Il se noyait dans le goût sublime des meilleures boissons qui soient, et, même s’il était d’un naturel plutôt timide, il s’entretenait avec des gens originaires de tous les coins du monde. Quoi de mieux ? Les losers avec qui il traînait autrefois seraient ici avec lui à profiter des mêmes chose s’ils avaient un peu d’esprit d’initiative, se disait-il.

Il détacha son regard des danseuses de cancan pour surveiller les vampires présents dans le cavaret. Certains avaient les yeux fixés sur le show, d’autres buvaient en silence, d’autres encore jasaient et ricanaient. L’ambiance était allègre et conviviale. Ses yeux devinrent grands ouverts à la vue d’une belle vampire. Elle avait la peau pâle, ses cheveux noirs bouclés descendaient jusqu’à sa taille et quelques mèches avaient glissé par-devant ses épaules. Elle avait les sourcils fins et noirs comme ses cheveux, et quels cils, mec, quels cils ! les cils les plus longs que Blutlob n’avait jamais vus. Quand elle clignait des yeux, ses cils reposant sur ses joues pâles créaient un contraste sublime. Un nez étroit et aquilin dominait sur des lèvres pâles entâchées de gouttes de Sanggria. Elle portait un blouson col V rouge et une jupe noire très courte, ses jambes pâles et nues allongées sous la table. Elle regardait le show peu attentivement, l’air un peu ailleurs, et sirotait sa Sanggria de temps en temps.

Blutlob prit son verre de Blood Mary. Il se leva avec le calme caractéristique de ceux de son espèce et plus particulièrement ceux de sa position sociale et se dirigea vers cette créature délicieuse. Arrivé près de sa table, il injecta le maximum d’insouciance et de confiance qu’il avait à sa disposition dans sa voix barytone réverbérante et il lui demanda :

– Puis-je dire un mot ?

La vampire, revenant à elle-même, le scruta de ses grands yeux noirs. Blutlob, depuis qu’il avait été embauché à son poste actuel, prenait très soin de son apparence. Ce jour-là, il portait une veste-de-pie noire sur une chemise blanche, un pantalon noir et des chaussures noires brillantes. Avec ses cheveux châtains en queue de cheval, il avait l’air parfaitement soigné, un vrai gentlevampire.

– Allez-y, répondit-elle enfin, d’une voix douce et soyeuse.

Il ne tarda pas à s’asseoir sur une chaise en face d’elle.

– Je m’appelle Blutlob, et vous ?

– Enchantée. Je m’appelle Kindi.

– Joli prénom. Puis-je demander de quel pays vous venez ici ?

– De la Turquie. J’habite actuellement à Ankara. Et vous ?

– J’habite à Wilderswil, une ville située en Suisse. Qu’est-qui vous amène en Norvège, dans ce cavaret?

– Je suis en vacances, répondit-elle en sirotant sa Sanggria.

– M-moi aussi, bégaya Blutlob après avoir remarqué à quel point sa question était stupide. Néanmoins, il poursuivit : et que faites-vous dans l’existence ?

– Je suis responsable de la découverte et l’intégration des nouveaux vampires.

– Ah, c’est intéressant! Mais comment fait-on pour les trouver ?

– On a des appareils spéciaux pour cela. Mais le métier ne se résume pas à cet aspect technique, il y a aussi une très forte composante communicationnelle. La prise de contact initiale est très importante : on doit parvenir à leur donner le sentiment d’être chez soi dans la communauté des vampires.

– Je vois.

– Et vous, que faites-vous dans l’existence ?

– Je travaille dans l’agro-alimentaire. Je suis responsable de qualité de sang dans une entreprise d’humains en cuve. Blutlob finit sa phrase trop rapidement et fit un énorme effort pour maîtriser le tic oculaire qui menaçait de s’échapper à tout instant. La crainte s’était emparée de lui. Même si la majorité des vampires étaient adeptes des humains en cuve, cela restait néanmoins un sujet controversé. Et si Kindi faisait partie des adversaires de cette pratique ?

Mais elle sourit la bouche ouverte et dit tout simplement « intéressant ». À la vue de ses dents, en particulier ses canines blanches et sensuelles, un compliment s’échappa de la bouche de Blutlob avant qu’il puisse se retenir.

– Vos dents … elles sont aussi blanches et aussi pointues que les défenses d’éléphant !

– Merci, dit Kindi toujours en souriant, laissant Blutlob admirer ses dents pendant quelques secondes de plus.

– Alors, parlez-moi de votre passé, continua Blutlob avec un peu plus de confiance.

– Mon corps appartenait à une jeune villageoise ottomane qui vivait au 14e siècle de l’An de notre Ennemi. Un vampire des environs est tombé amoureux de son visage et il lui a sucé le sang pour pouvoir passer l’éternité avec son homologue vampire, c’est-à-dire moi.

Blutlob voulut se rassurer :

– Et il existe toujours, ce vampire?

– Non, les villageois l’ont complètement anéanti après la découverte de mon corps, répondit-elle.

Blutlob avait l’impression de s’être débarrassé d’un très lourd fardeau, c’est avec difficulté qu’il put retenir son soupir de soulagement. Il poursuivit la conversation :

– Pourtant … les Turcs ne sont-ils pas musulmans? Il n’y a pas de croix là-bas, ni rien de dangereux … comment ont-il pu l’anéantir?

– Ah, vous vous trompez! Tout ce qui a une valeur religieuse est un danger pour notre espèce! On ne compte plus le nombre de vampires qui ont été détruits à coup d’abattages halal.

– Dis donc, notre source d’alimentation nous pose des problèmes partout dans le monde, alors …

Un petit sourire apparut aux coins des lèvres de Kindi, et Blutlob sourit en retour. C’était comme si un caillot avait été viré de l’artère où coulait la conversation : en effet, elle resta fluide et énergique jusqu’au soir. Blutlob et Kindi étaient prisonniers volontaires de la discussion. Enfin, Kindi s’excusa, c’était la nuit où elle devait rentrer chez elle.

– Quand est-ce qu’on peut se revoir ? Demanda-t-il alors qu’elle ramassait ses affaires pour partir.

– Je sais pas. Pas avant longtemps. Mon travail demande beaucoup de temps.

Elle le laissa seul à la table. İl la regarda sortir du rideau protecteur qu’on avait ouvert la nuit. İl resta assis, sirotant son Blood Mary de temps en temps, les yeux fixés sur le rideau et le flux de vampires entrant et sortant. Il avait oublié de lui demander ses coordonnées, à la belle vampire d’Ankara qui œuvrait pour le bien des nouveaux vampires. Son cœur de vampire était brisé.

Une semaine après la rencontre avec Kindi, Blutlob rentra à Wilderswil. Mais il n’avait plus le contrôle de ses pensées qui étaient restées bloquées dans ce cavaret et sur le visage, le sourire et les gestes de Kindi.

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